Zyed et Bouna : l’examen du non-lieu reporté au 3 octobre

Les policiers doivent-ils garantir la sécurité des suspects qu’ils poursuivent ? Voilà l’un des points de Droit que la Cour de cassation devra arbitrer. L’examen est renvoyé au 3 octobre.

Ce qu’il faut retenir :

Une pétition pour Bouna et Zyed lancée sur Internet

Plus de 2.600 personnes avaient signé mardi midi une pétition pour demander à la justice de ne pas confirmer le non-lieu concernant les policiers mis en cause dans la mort de deux adolescents à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), qui avait embrasé les banlieues en 2005.

Lancée lundi sur internet à l’appel des collectifs AC Le Feu et Contre le contrôle au faciès, la pétition demande « justice pour Zyed et Bouna », alors que la Cour de cassation doit se pencher mercredi sur l’affaire.

« Un non-lieu, c’est pour un non-événement. La mort de Zyed et Bouna n’est pas un non-événement. C’est un événement qui a bouleversé leurs familles, leur ville, ainsi que des dizaines de villes de France », selon la pétition.

Hommage à Zyed et Bouna 5 ans après

La cour de cassation devait examiner ce mercredi une demande des familles de deux jeunes adolescents morts électrocutés dans un transformateur EDF à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) en 2005. L’examen est finalement reporté au mercredi 3 octobre. Ce pourvoi vise à remettre en cause le non-lieu dont avaient bénéficié deux policiers lancés à leur poursuite.

La mort de Zyed Benna, 17 ans, et Bouna Traoré, 15 ans, le 27 octobre 2005, avait été le détonateur de violences urbaines qui s’étaient étendues à l’ensemble des banlieues françaises.

Les policiers pouvaient-ils être conscients du danger ?

Dans son avis écrit avant l’audience, dont l’AFP a pris connaissance, l’avocat général s’est prononcé pour la confirmation du non-lieu, préconisant le rejet du pourvoi. Le représentant du ministère public estime en substance que les fonctionnaires de police ne savaient pas avec certitude que la vie des deux jeunes était en danger. Il revient à la Cour de cassation de trancher, près de sept ans après le drame.

Question de principe pour les demandeurs

Pour Maître Patrice Spinosi, avocat des deux familles devant la Cour de cassation, cette audience pose la « question de principe » des « obligations de sécurité qui pèsent sur les forces de police en cas de poursuite, lorsqu’est susceptible d’être engagée la vie d’un fugitif ».

En date du 18/09/2012- source : http://www.bfmtv.com/societe/ados-electrocutes-a-clichy-2005-non-lieu-policiers-revient-justice-338732.html

Flashball: sursis requis contre un policier

Une peine de cinq mois de prison avec sursis a été requise aujourd’hui devant le tribunal correctionnel de Versailles à l’encontre d’un jeune policier prévenu d’avoir gravement blessé aux Mureaux (Yvelines) en 2005 par un tir de flashball un jeune homme qui a perdu un oeil. Le tribunal a mis son jugement en délibéré au 25 janvier.

Le 6 juillet 2005, une patrouille du commissariat des Mureaux était appelée pour un cambriolage dans le quartier sensible de la Vigne Blanche. A l’arrivée de la police les individus qui se trouvaient dans un appartement inoccupé ont pris la fuite. L’un d’eux, âgé de 14 ans, a sauté d’un balcon et été atteint par un tir de flashball au visage, qui entraînera la perte de son oeil gauche. Un taux d’invalidité de 30% lui a été reconnu, a précisé son avocat.

Selon le policier, le jeune garçon s’est baissé pour se saisir d’une pierre, ce que la victime a nié. « Je n’ai même pas au le temps de me relever », a-t-il dit, avant d’ajouter: « Si ç’avait été une balle réelle, je serais où à cette heure-là? ». Le policier, qui avait 26 ans au moment des faits, a déploré à la barre un « accident regrettable ». Il a dit avoir eu peur, ayant été pris à partie un mois auparavant par des jeunes du quartier.

Le fonctionnaire a également reconnu « ne pas avoir respecté les consignes de sécurité » car le cran d’arrêt de l’arme avait été désactivé et il avait laissé son doigt sur la gachette. « Je n’ai pas voulu tirer sur ce gamin », a-t-il ajouté. Son avocat, Me Frédéric Champagne, a souligné le « manque de moyens » de la police pour organiser les formations à l’utilisation de cette arme deux fois par an et le « contexte global d’une profession face à une population de plus en plus hostile ».

Source : AFP
07/12/2010

Un jeune tué par la police à Pantin.

Légitime défense, selon les autorités.

Au pied du 51 de l’immeuble du parc des Courtillières, une cité à cheval entre Pantin et Aubervilliers (Seine-Saint- Denis), le corps d’un homme. Celui de Lionel O., abattu vers 19h30,  le 26 Janvier 1999 par des balles policières. A l’origine, une patrouille de l’Unité mobile spécialisée (UMS). D’ordinaire, les rondes se font en voiture. Hier, non. C’est à pied que quatre policiers ont longé le «serpentin», l’immeuble bleu qui court dans la cité. Selon la version policière, les forces de l’ordre s’apprêtaient à faire un contrôle d’identité. Refus de deux jeunes hommes, Lionel et son frère. Qui, soudain, se seraient mis à courir. Dans sa fuite, le premier aurait sorti un fusil à pompe, se serait retourné une première fois en direction des agents de l’USM, aurait repris sa course, puis se serait retourné une seconde fois. C’est là, alors qu’il aurait enclenché une balle dans son fusil à pompe, que les policiers auraient tiré. Invoquant la légitime défense, les services de police précisent avoir donné un premier tir de sommation. Alerté aussitôt, le Samu tentera en vain de sauver Lionel O. pendant une demi heure. Il mourra dans l’ambulance.

A 22h, hier, le quartier était plongé dans le calme, et la colère contenue. A quelque six mètres du corps du jeune homme, un fusil à pompe. Et, autour, plusieurs inspecteurs de l’IGS, arrivés sur place une demi heure plus tôt.

Selon nos informations, Lionel O., 25 ans environ, a longtemps vécu aux Courtillières. Mais ses parents, très impliqués dans la vie locale et le bénévolat, avaient décidé il y a quelques années de quitter la ville pour s’installer en lointaine banlieue et soustraire ainsi leurs deux fils à cette cité. En vain, semble-t-il: les deux fréquentaient encore régulièrement ces Courtillières faits de plus de 5600 habitants, et où le taux de chômage avoisine les 15%, en bordure du périphérique.

Le drame d’hier soir fait en tout cas suite à plusieurs incidents rapprochés. Il y a quelques jours, d’abord, ce sont des cocktails Molotov qui ont explosé aux abords du collège Jean-Jaurès, au nord de la cité. Des incidents qui auraient justifié les patrouilles de l’Unité mobile spécialisée. Mardi, ensuite, c’est un jeune homme du quartier, plus ou moins soupçonné d’être impliqué dans un vol de bijouterie à la Courneuve voisine, qui a été tabassé dans une épicerie de la cité. Un témoin,médiateur de son état, raconte: «Les policiers de la BAC ont demandé à l’épicier de fermer sa boutique. Ils tabassaient le jeune. Je leur ai demandé à ce qu’il soit hospitalisé. Ils m’ont envoyé balader. Ils ne pensaient qu’à nettoyer la boutique. Lui était en sang».

Alors, hier soir, une femme a crié sa colère: «Nos enfants sont en train de tomber. C’est l’hécatombe. Nos enfants meurent jour après jour». Au loin, un garçon montait dans sa voiture. Le frère de Lionel. Qui voulait se rendre chez ses parents, pour leur apprendre la mort de leur fils.

( source : libération )

L’état continue à faire la guerre aux quartiers

Le grand entretien [1] Dans « Opération banlieues », Hacène Belmessous évoque les risques d’une intervention militaire dans les cités. Entretien. Depuis les émeutes de novembre 2005, l’Etat réfléchit sérieusement à faire intervenir l’armée dans les banlieues. Nicolas Sarkozy est pour, de nombreux officiers, notamment des gendarmes, sont contre. Ils le disent dans « Opération banlieues », un livre brûlot et très convaincant, signé du chercheur Hacène Belmessous. Un constat inquiétant, mais pas inéluctable. Interview et bonnes feuilles. Rue89 : Quel est le point de départ de votre enquête ? Hacène Belmessous : J’ai commencé par la politique de la ville, en me demandant : qu’est-ce qu’on vise à travers ces opérations de rénovation urbaine ? Pourquoi faut-il l’intervention d’un policier qui estime qu’il faut détruire telle barre et pas telle autre ? Pourquoi ces démolitions en masse ? Avec le plan Borloo et la création de l’ANRU (Agence nationale pour la rénovation urbaine), on dresse le constat de la fin de la politique de la ville initiée en 1975, qui ne marche pas. L’idée, c’était donc de comprendre ce qui se passe à travers la rénovation urbaine. Avez-vous eu des difficultés à faire parler les acteurs de ces opérations ? En fait, c’était compliqué de faire parler les « civils », plus que les militaires, les gendarmes ou les policiers. Les gens sentent que ce qui se joue, ce n’est pas une opération de rénovation urbaine, mais une mainmise policière. Je n’imaginais pas que derrière le discours du « renouveau » (cf. la campagne de Sarkozy et le plan « Espoir banlieues »), la police joue un rôle si important dans le conditionnement du territoire. Pourquoi les militaires expriment-ils aussi ouvertement leur désaccord à l’idée d’intervenir en cas d’émeutes dans les cités ? Ils sentent que quelque chose est en train de leur échapper. Quelque chose qui va à l’encontre de leur républicanisme. Par exemple, certains médias ont pointé en 2008 le glissement vers le concept de « sécurité nationale » dans le Livre blanc de la Défense. Ce texte marque une rupture par rapport au passé, avec des dispositions inquiétantes : •le contrat « 10 000 hommes » qui prévoit la mise à disposition de 10 000 soldats en cas de crise interne : pour faire quoi ? •la création du conseil de défense et de sécurité nationale, sous l’autorité du président de la République. Aujourd’hui, si on envoie la troupe en Afghanistan, il y a un débat parlementaire. Il ne se passe rien si on envoie la troupe dans les banlieues. Si c’est le cas, que se passera-t-il ? L’armée se surajoute, en soutien, pour faire non pas du maintien de l’ordre, mais de la pacification. Vous employez ce terme à dessein… Lisez ce que dit le commissaire divisionnaire Christian Hirsoil, directeur départemental adjoint de la Sécurité publique de Seine-et-Marne (voir les bonnes feuilles page suivante). Il parle de commandos qui s’engagent « en profondeur » dans le quartier pour faire de l’observation. On peut aussi poser une section d’assaut en haut d’un immeuble pour contrôler l’espace. Il existe un rapport de la société Eurocrise [2], réalisé à la demande de la DAS (dDlégation pour les affaires stratégiques), qui passe en revue ces possibilités. Cela montre qu’ils y ont réfléchi. Mon livre dit que l’Etat se prépare à une guerre dans les cités, pas qu’il va la faire. Dans les années 90, on était dans du maintien de l’ordre, aujourd’hui c’est de la pacification. A Grenoble, l’été dernier, c’est une opération de pacification. Il y a un basculement. Quand l’armée doit-elle intervenir ? Le passage à l’acte a besoin d’un facteur déclenchant. Quel est-il ? La mort de policiers pendant des émeutes. Comment expliquez-vous que les policiers et gendarmes parlent si librement ? Le ministère de l’Intérieur m’a donné toutes les autorisations que je demandais. La seule question à laquelle je n’ai pas eu de réponse est : des responsables de Tsahal, spécialisés dans la guérilla urbaine, sont-ils venus à Paris après les émeutes de 2005 pour enrichir la réflexion des Français ? On dirait qu’il y a un vrai consensus autour de cet enjeu dans la classe politique, à droite comme à gauche ? Parfaitement. C’est d’ailleurs dramatique. Quel est le faux dilemme ? Ou vous êtes pour cette politique sécuritaire ou vous êtes pour la guerre civile, qui renvoie à l’angélisme sécuritaire de la gauche. Mais en 2002, Valls et Dray abondent dans le sens de Sarkozy. La vision de Nicolas Sarkozy est une vision néolibérale du territoire : on casse le collectif au profit du projet individuel. Vous prenez le parti du bon camp : c’est diabolique et cynique, car les gens n’ont aucun choix. Enfin, la gauche du gouvernement a décidé de faire l’impasse sur ces quartiers. Pourquoi ? Cela tient à l’échec de 2002, à l’échec d’une certaine gestion municipale de la gauche. Ils ont abandonné le combat politique au profit de la logique sécuritaire. Cette gauche a un électorat dont le seuil de tolérance a fortement baissé. Il y a aussi l’évolution de la guerre des idées. Dans les années 90, on parlait de « lepénisation » des esprits. Aujourd’hui, le dogme du différentialisme l’a emporté. La banlieue est un « brasier qui sert le pouvoir » m’a dit quelqu’un qui travaille dans l’antiterrorisme. Alors que ces territoires ne revendiquent que l’égalité. C’est le symptôme d’une France en guerre contre elle-même. Vous ne craignez pas de faire de la prophétie autoréalisatrice en disant cela ? Non, je ne fais que décrire un climat et des dysfonctionnements. On l’oublie, mais là où il y a de la médiation sociale, il y a des résultats : moins de délinquance, etc. Vous souhaitez ouvrir un débat avec ce livre ? Mon vœu, c’est que la politique menée dans ces quartiers soit discutée dans son ensemble, sur le plan urbain comme sur le plan de la sécurité. Sarkozy pense que la France crève de ses banlieues, moi je pense qu’elle crève de sa dépolitisation. Ne craignez-vous pas que vos témoins, notamment les militaires et les gendarmes, risquent un effet boomerang pour les propos qu’ils tiennent ? Ce qui honorifie une parole publique, c’est une parole qui se découvre. Par principe, je protège ceux qui doivent être protégés. Si on est dans une démocratie de l’autocensure, c’est que mon diagnostic est en-dessous de la réalité. Photo : des pompiers éteignent une voiture en flammes, à Clichy-sous-Bois en novembre 2005 (Franck Prével/Reuters) ► Lire les bonnes feuilles d’« Opération banlieues » [3] Le scénario de l’inacceptable Cette fois-ci, les va-t-en-guerre de la « France d’après », le slogan électoral du candidat Nicolas Sarkozy, ont été entendus. Ce soir, l’Etat va envoyer l’armée au cœur de ce « 9.3 » séditieux. Le décès survenu hier de trois policiers de la BAC de la circonscription, victimes d’un guet-apens dans le quartier des Saussaies, un grand ensemble situé à la jonction du Val-d’Oise et de la Seine-Saint-Denis, est à l’origine de cette décision, solennellement annoncée par le chef de l’Etat. Deux jours plus tôt, quatre jeunes d’un quartier limitrophe sont morts après un échange de coups de feu avec les forces de l’ordre, provoquant un déchaînement de violences quasi ininterrompu à l’origine de l’agression des policiers. L’armée dans les banlieues Le pouvoir n’a pas hésité. Pour lui, l’heure n’est plus à la politique. La mort des trois policiers a été interprétée comme un rejet de l’ordre public et une déclaration de guerre. Nicolas Sarkozy se doute que ses prédécesseurs n’auraient pas adoré, mais il ne porte pas le même projet de civilisation. Cette intervention de l’armée, il l’a décidée tôt ce matin, en comité secret, lors d’une réunion du Conseil de défense et de sécurité nationale qu’il a présidée à l’Élysée. Où tout cela va-t-il aboutir ? […] Il est 20 heures. Nicolas Sarkozy repasse à la télévision. Aux journalistes de TF1, France 2 et M6, il explique que c’est l’impuissance à résister à la menace du désordre des banlieues qui a failli mener à la dissolution de la société française, puis il critique ceux de ses prédécesseurs, « partisans de la repentance et de la culture de l’excuse », qui ont ouvert la « voie à un abandon en la croyance des valeurs de la communauté nationale ». « Cette forme de société a vécu », promet-il. Son intervention tout juste terminée, les premières images de ce nouvel ordre moral gagnent les écrans. Nom de l’intervention : « Opération banlieues ». Fin de la fiction. À l’heure où j’écris ces lignes (l’été 2010), le « scénario de l’inacceptable » que je viens de décrire relève encore de l’imaginaire. Mais pas de l’invraisemblable : il s’appuie en effet sur des entretiens que j’ai conduits dans le cadre de cette enquête, mais aussi sur des documents parfois confidentiels, des articles parus dans des revues spécialisées et des déclarations politiques faites lors des émeutes de l’automne 2005 – simplement « actualisées » pour tenir compte des prémisses dramatiques de ce scénario imaginaire. Le nouvel outil du président Pour borner sa domination, il a organisé son pouvoir à la faveur d’un nouvel outil : le Conseil de défense et de sécurité nationale, résultat de la fusion de deux instances, le Conseil de défense et le Conseil de sécurité intérieure. « Avant que le Livre blanc ne soit validé », explique Patricia Adam, « avant même qu’il ne soit discuté à l’Assemblée nationale puisqu’on n’a discuté de ces questions qu’en mai 2009, déjà en janvier 2008 Nicolas Sarkozy avait mis en place cette nouvelle organisation qu’il préside, bien évidemment. » Ce Pentagone à la française qui fait l’« éloge de la cohérence américaine » a un atout décisif à ses yeux : « Avec cette doctrine et son organisation », dénonce la députée socialiste, « rien n’empêche aujourd’hui le Président, en cas de crise, de faire intervenir l’armée dans les banlieues, ce qui était impossible précédemment. Or, le Parlement n’a aucun moyen de lui demander des comptes, de demander par exemple l’arrêt de l’intervention des forces militaires. » Dans son article 5, la loi de programmation militaire affirme que « la stratégie de sécurité nationale a pour objet d’identifier l’ensemble des menaces et des risques susceptibles d’affecter la vie de la nation, notamment en ce qui concerne la protection de la population, l’intégrité du territoire et la permanence des institutions de la République, et de déterminer les réponses que les pouvoirs publics doivent y apporter », précisant plus loin que « l’ensemble des politiques publiques concourt à la sécurité nationale ». Dans cette représentation, la logique de sécurité, notion éminemment subjective puisqu’elle résulte d’une appréciation individuelle, prime sur celle de défense, bien plus objective puisqu’elle concerne un collectif à défendre face à une menace extérieure très clairement identifiée. Finalement, en interpénétrant deux logiques différentes, c’est-à-dire en englobant les menaces de toute nature sous un intitulé volontairement flou, le « risque terroriste », la feuille de route sécuritaire sarkozyste rompt avec le contrat social qui est au fondement de la Ve République. « La dualité police/gendarmerie était une garantie pour la République », souligne le député socialiste Jean-Claude Viollet, spécialiste des questions de défense, qui insiste sur l’un des effets de cette évolution. « C’était une garantie pour les libertés, pour l’indépendance de la justice qui pouvait librement choisir de confier une enquête à l’une ou l’autre. En outre, la gendarmerie a toujours eu des missions différentes de celles de la police. Elle a une mission de sécurité au quotidien, une mission de défense et de renseignement sur l’ensemble du territoire. Aujourd’hui, ces choses sont mélangées. Il y a donc de ce point de vue une difficulté majeure. N’avoir plus qu’une force de sécurité, qui plus est entre les mains du président, c’est une menace pour la République. Je le dis très tranquillement. » Sans surprise, les effets de cette dérive sécuritaire produisent un écho particulier dans les banlieues populaires. Un extrait déjà cité d’un discours de Nicolas Sarkozy prononcé au Parlement lors des émeutes de l’automne 2005 mérite d’être rappelé : « Entre le monde de la violence et les valeurs de la République, l’heure de vérité a sonné. L’enjeu est considérable, car si ce n’est pas l’ordre de la République qui règne dans ces quartiers, ce sera celui des bandes ou des extrémistes, et nous n’en voulons pas ! » Ce réquisitoire n’était pas destiné aux parlementaires. Il avait valeur de profession de foi. Déjà, il annonçait ce que serait la démocratie française cédant à son autorité : un territoire en guerre contre ces banlieues, ce que m’a confirmé le colonel Michel Goya dans un témoignage précieux : « J’étais un des conseillers du chef d’état-major des armées pour le nouveau Livre blanc. On voyait bien que le pôle d’attraction, le cœur du débat, c’était l’Intérieur. On était dans l’obsession du terrorisme et, du coup, on a concentré tous les moyens de sécurité au sens large sur cette menace. Les banlieues faisaient partie de ces présupposés, ce qui est idiot. » Le spectre de la bataille d’Alger Ainsi réinterprétée, faut-il en conclure que la bataille d’Alger énoncerait en termes de doctrine une conduite de la guerre urbaine en harmonie avec la perspective d’une intervention dans les banlieues françaises ? Une nouvelle fois, une observation du colonel Durieux se révèle utile, qui m’a confié en novembre 2009 que des restrictions morales se levaient au sein des armées depuis le milieu des années 2000 : « Aujourd’hui, le choc post algérois s’est estompé. La plupart des officiers en service n’étaient pas nés au moment du putsch d’Alger. Simultanément, il n’y a plus la pression de la dissuasion nucléaire. Je pense que les officiers ont plus envie d’agir sur la société. Ils sont plus libérés. Il y a un vrai débat pour savoir à quoi sert une armée. » Le même m’a expliqué sans détour : « Il y a un débat assez fort sur une intervention dans le cas d’une crise nationale dans les banlieues. J’ai des camarades, des amis qui soutiennent qu’un jour ou l’autre ce sera inéluctable. » En 2010, ce dernier stade est toujours contesté, voire non admis. Moralement d’une part, car une grande partie de l’armée refuse l’idée même d’intervenir contre des citoyens français ; politiquement d’autre part, car l’utilisation d’une stratégie belliciste pour accomplir une besogne de police déplaît fortement : « Ce n’est pas le rôle des militaires que de régler un problème social ou d’y apporter une solution politique », affirme le colonel Bernard. « C’est pourquoi le fait d’en être arrivé en 2005 à un couvre-feu est le signe d’un échec. Premièrement, parce que c’est une restriction des libertés ; deuxièmement, parce que vous donnez des pouvoirs exorbitants à la force qui l’impose. J’avais été surpris par ce couvre-feu, comme citoyen et comme militaire. Est-ce que c’était la seule voie possible pour pacifier ? On ne peut pas défendre l’idée que la stabilisation dans tel ou tel pays ne doit pas être uniquement répressive, c’est-à-dire militaire, et faire abstraction en France du volet politique au sens large du terme. Si la réponse qui a permis de faire baisser le degré d’insécurité, c’est faire de l’urgence… Pour moi, la réponse n’est pas seulement sécuritaire. Il faut s’intéresser aux germes de la violence. » Ce malaise républicain qui sourd dans l’armée depuis la dérive sécuritaire des « années Sarkozy », s’exprime également, en termes parfois plus vifs, dans les rangs de la gendarmerie nationale. « Est-ce que le métier de l’armée de terre, c’est de faire du contrôle de foule ? A la remise en question par les gendarmes des fins visées par les responsables politiques en banlieue et du poids relatif de l’autre composante opérationnelle de la sécurité intérieure, s’est ajoutée une autre mise en garde, plus inattendue, exprimée dans les moments informels de mon séjour à Saint-Astier en janvier 2010, ces temps de conversation -pendant les repas, l’apéritif ou le café de 10 heures, les quarts d’heure d’attente entre deux manœuvres, etc- où l’“ enquêté ” s’exprime un peu plus librement. Comme nous discutions la militarisation de la police, les échanges dérivèrent assez vite sur l’émergence d’un nouveau protagoniste dans la “ gestion ” des banlieues : l’armée de terre. La seule évocation de celle-ci irritait nos interlocuteurs. “ On a mis quasiment un siècle et demi pour en sortir en juillet 1921 [date de création de la gendarmerie mobile]”, a tenu à me rappeler le lieutenant-colonel Mézières. “Dans une démocratie, ce n’est pas à l’armée d’assurer la fonction de maintien de l’ordre, quels que soient les paramètres spécifiques à notre époque. Rien ne justifie ce retour de l’armée comme acteur sur le territoire national, même si certains brandissent la menace que la France est au bord de l’explosion.” Un écho direct de ce que m’affirmait à Paris, un mois plus tôt, le colonel Lejeune, à la Direction générale de la gendarmerie nationale : “ Il n’est pas question d’envoyer la troupe face au peuple de France. Pour faire du maintien de l’ordre, on envoie aujourd’hui des policiers professionnels, qu’ils soient gendarmes ou CRS, et c’est largement suffisant. ” A leurs yeux, ce qui ne va pas, c’est l’intrusion militaire dans leur champ de compétence, qui rompt avec le partage des légitimités, comme me l’a explicité sur un mode ironique le colonel Quenelle, commandant du centre de Saint-Astier : “ L’armée de terre dit qu’elle ne peut pas déployer un bataillon supplémentaire en Afghanistan, de quoi vient-elle se mêler en voulant aller dans les banlieues ? Ce n’est pas son métier. Moi, il m’a fallu vingt bonnes années pour commencer à comprendre ce qu’est le maintien de l’ordre. J’imagine mal un fantassin à qui on va dire : ‘Ben tiens, on va te faire une petite formation avec un bouclier et puis un casque et tu vas descendre dans les banlieues résoudre les problèmes’. ” Mise au point ou avertissement ? Plutôt l’expression d’une opposition à ce que les gendarmes voient comme un futur où l’armée pourrait se projeter. Tous les moyens sont prêts La volonté d’en finir avec ces quartiers se traduit sur le terrain par un investissement disproportionné des postures sécuritaires. Comment ne pas arriver à cette conclusion lorsqu’on écoute le commissaire divisionnaire Christian Hirsoil, directeur départemental adjoint de la Sécurité publique de Seine-et-Marne, décrire l’action policière dans ces cités ? Il explique : “ Quand on intervient pour maintenir l’ordre public, en cas d’échauffourées ou de guet-apens par exemple, on peut employer un passage hélico qui dispose d’un zoom énorme pour voir ce qui se passe : est-ce qu’ils ont mis des bouteilles sur les toits des immeubles ? Est-ce que les trappes d’accès sont pétées ? Etc. Au petit matin, vers 8 heures, on va faire un tour dans les étages pour vérifier s’ils ont commencé à rassembler des choses, si des caddies remplis de pierres ont été planqués dans les caves. Mais d’autres techniques peuvent être utilisées. On pourrait ainsi employer des unités de surveillance très spécialisées de l’armée pour monter pendant plusieurs jours des surveillances physiques enterrées. Ces gens-là sont formés pour pénétrer un dispositif ennemi en profondeur. On peut aussi s’immerger dans le quartier en se faisant passer pendant un mois ou deux pour un ouvrier spécialisé d’une régie de quartier. ” Irak, Afghanistan : comment penser la guerre de demain [4] La matrice intellectuelle de la guerre révolutionnaire [5] Commander sur Fnac.com: « Opération banlieue », de Hacène Belmessous (La Découverte) [6] —————————————————————————

Source : Rue 89