Mort d’Hocine Bouras sur l’autoroute près de Colmar : la cour d’appel confirme le non-lieu

 

Manifestation en mémoire d'Hocine Bouras à Colmar en 2015.
Manifestation en mémoire d’Hocine Bouras à Colmar en 2015. © Maxppp – Thierry Gachon

 

La cour d’appel de Colmar a rendu ce jeudi sa décision dans l’affaire Hocine Bouras, ce détenu abattu par un gendarme lors d’un transfèrement en août 2014 sur l’A35 près de Colmar. La chambre de l’instruction confirme le non-lieu, reconnaissant la légitime défense du militaire.La cour d’appel de Colmar confirme ce jeudi le non-lieu dans l’affaire Hocine Bouras. Le 26 août 2014, ce détenu âgé de 23 ans avait été abattu par un gendarme lors d’un transfèrement, sur l’autoroute A35, à la hauteur de ColmarLe juge d’instruction chargé de l’affaire ne demandait pas de poursuites à l’encontre du militaire, considérant qu’il avait agi pour protéger sa collègue, menacée par le détenu. Mais la famille avait fait appel.

La famille se pourvoit en cassation

Le gendarme qui a ouvert le feu a plaidé en effet la légitime défense : le détenu aurait tenté de s’échapper en saisissant l’arme d’une gendarme qui l’accompagnait. Depuis plus de deux ans, la famille d’Hocine Bouras demande justice. Elle a régulièrement organisé des marches en mémoire du jeune homme. Son avocat Me Bettcher annonce qu’il se pourvoit en cassation.
Source : https://www.francebleu.fr/infos/faits-divers-justice/mort-d-hocine-bouras-sur-l-autoroute-pres-de-colmar-la-cour-d-appel-confirme-le-non-lieu-1473324422

VIOLENCES POLICIÈRES : EXIGEONS LA TRANSPARENCE

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 Quel usage font nos policiers et gendarmes de la force publique dont ils sont dépositaires ?

La plus grande opacité règne sur le sujet. Nous ne savons pas combien de personnes sont blessées ou tuées lors d’opérations des forces de sécurité. Nous ne savons pas quelles armes sont utilisées, ni à quelle fréquence. Aucune donnée exhaustive n’est davantage publiée quant au nombre de plaintes déposées contre des agents des forces de l’ordre pour des faits de violences, ni quant au nombre ni au type de sanctions prises à la suite de tels faits.

L’ACAT a enquêté sur 89 cas d’usage de la force par des policiers et gendarmes ayant entraîné des blessures graves ou des décès depuis 2005. À ce jour, seules 7 ont donné lieu à des condamnations judiciaires.

Ce bilan extrêmement préoccupant n’est qu’une estimation, car le ministère de l’Intérieur fait preuve d’une très grande opacité en la matière. Pour dissiper ces doutes sur l’impunité de nos forces de l’ordre, une seule solution : la transparence.

Il semble peu probable que ces données ne soient pas recueillies ou qu’elles ne puissent l’être. Parallèlement, des données chiffrées très précises existent notamment en matière d’objectifs policiers, de nombre d’interventions, de nombre d’agents blessés ou tués dans l’exercice de leurs fonctions.

En tant que citoyens, nous demandons à être informés de l’usage de la force qui est fait par nos policiers et gendarmes. Facile à mettre en œuvre et réalisable, cette mesure de transparence est dans l’intérêt de tous. Il en va de la confiance même qu’accordent les citoyens envers leur police.

SOURCE : http://www.acatfrance.fr/action/violences-policieres—exigeons-la-transparence

L’affaire Traoré «illustre nos dysfonctionnements judiciaires et policiers»

Omissions du procureur, technique d’interpellation dangereuse, enquête non indépendante… l’affaire d’Adama Traoré «révèle les failles de l’État sur les violences policières», selon l’ONG Acat.

Depuis qu’Adama Traoré, un jeune homme noir de 24 ans, est décédé le 19 juillet dernier après son interpellation, les précisions sur les circonstances de sa mort ont sans cesse évolué (… )

Dans cette affaire, l’attitude des autorités et en premier celle du procureur de la République de Pontoise, Yves Jannier, interroge.

«Au fil des jours, on s’est rendus compte que le procureur livrait des informations parcellaires et qu’il omettait même les conclusions des rapports d’autopsie. Il y a un vrai problème», dénonce Pierre Motin, porte-parole de l’Acat (Action des chrétiens pour l’abolition de la torture), une ONG qui a publié un rapport très détaillé sur les violences policières en mars dernier.

Le procureur omet la cause directe de la mort

En effet, le lendemain du décès d’Adama Traoré, le procureur déclare qu’il est mort «à la suite d’un malaise». Contacté le 20 juillet par Libération, le procureur adjoint de Pontoise, François Capin-Dulhoste, affirme la même chose, assurant qu’«Adama s’est rebellé dans le chemin du fourgon». Ce qui est contredit par les auditions des gendarmes, précise le quotidien.

Après le rapport d’autopsie rendu le 21 juillet, le procureur évoque cette fois-ci une«infection très grave touchant plusieurs organes», et ajoute qu’il n’existe aucune «trace de violence significative». Le 28 juillet, les résultats d’une contre-autopsie demandée par la famille Traoré sont rendus. Le procureur communique une nouvelle fois et insiste sur le fait qu’«aucune trace de violence» n’a été décelée: «L’explication de la cause du décès ne pourra être apportée qu’avec l’ensemble des analyses [bactériologie, toxicologie, anatomopathologie, ndlr]».

Problème: dans ses deux communications, Yves Jannier tait la cause directe de la mort d’Adama Traoré, un syndrome asphyxique évoqué dans le rapport du 28 juillet, mais aussi dans les premières conclusions de l’autopsie du 21 juillet que nous avons pu obtenir.

Extrait de l’autopsie du 21 juillet

En parlant «d’infection grave» avant l’exécution d’examens supplémentaires, et alors que le rapport évoque des lésions «d’allure infectieuse» , le procureur de Pontoise est également «allé trop vite», tranche Libération après avoir interrogé une professeure de médecine légale. Contacté, le procureur n’a pas donné suite à nos sollicitations.

La technique «dangereuse» du plaquage ventral

Un autre élément notamment révélé par L’Obs, a été occulté par le procureur Jannier: lors de son interpellation, Adama Traoré a dû supporter le poids de trois policiers sur lui et s’est plaint «d’avoir du mal à respirer»Le Monde, citant le PV d’audition des trois gendarmes, révèle que la technique utilisée pour l’interpeller correspond à un plaquage ventral.


Acat / Via acatfrance.fr


Dans son rapport, l’Acat dénonçait justement la dangerosité de cette pratique d’interpellation, et rappelait que celle-ci a été utilisée pour arrêter Éric Garner en juillet 2014. Après avoir crié «I can’t breathe, I can’t breathe», ce noir américain était décédé. «Du fait de la position ainsi imposée à la personne, cette technique entrave fortement les
mouvements respiratoires et peut provoquer une asphyxie positionnelle», prévenait l’Acat.

Le Défenseur des droits ainsi qu’Amnesty International alertent régulièrement sur cette technique bannie dans certains pays (en Suisse ou en Belgique par exemple). Et Amnesty d’écrire:

«Lorsque l’on manque d’oxygène, la réaction naturelle consiste à se débattre encore plus. Face à cette agitation, un agent de la force publique aura tendance à exercer une pression ou une compression supplémentaire, afin de maîtriser la personne, compromettant davantage encore ses possibilités de respirer.»

«Nous avons recensé huit cas de décès dus à des gestes d’intervention dangereux depuis 2005, dont au moins quatre dus à la technique du plaquage ventral», précise le porte-parole de l’Acat.

En plus de la communication des autorités et de cette technique d’interpellation, Pierre Motin pointe du doigt l’absence d’indépendance dans l’enquête, là aussi dénoncée dans le rapport de l’Acat. «Les gendarmes ont été interrogés par une même section, c’est-à-dire leurs collègues», rappelle-t-il.

Des gendarmes toujours pas entendus par l’IGGN

Joint par BuzzFeed News, l’avocat de cinq des membres de la famille Traoré, Yassine Bouzrou, et qui demande le dépaysement de l’affaire, précise que deux semaines après les faits, «les gendarmes n’ont toujours pas été entendus par l’Inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN)».

«Cela rappelle les graves manquements dans l’affaire de Rémi Fraisse», ajoute Pierre Motin qui prône la création d’«un organe entièrement indépendant, chargé d’enquêter sur les faits commis par des agents de police et de gendarmerie». Et de conclure:

«Dans cette affaire, tout était prévisible: la parole des victimes remise en cause, les déclarations lacunaires du procureur qui semble préférer préserver l’ordre public, le déroulé de l’enquête… Cela illustre tous nos dysfonctionnements policiers et judiciaires.»

 
Source: https://www.buzzfeed.com/davidperrotin/laffaire-traore-illustre-nos-dysfonctionnements-judiciaires

Moussa, Adama Traoré… enquête sur l’étrange business de l’avocat Karim Achoui

Banni des tribunaux, «l’avocat des voyous» fait son grand retour en France en défendant des causes très médiatisées. Mais plusieurs de ses anciens clients interrogés par BuzzFeed News l’accusent de «manipulation» et de «récupération». D’après nos informations, la brigade financière enquête sur ses pratiques.

Il y a deux points communs dans la plupart des dossiers que Karim Achoui défend: ils ont un puissant potentiel médiatique et sont massivement relayés sur les réseaux sociaux par l’avocat lui-même.

Me Achoui, qui a notamment défendu des figures du grand banditisme, a une histoire personnelle digne d’un roman d’espionnage avec une tentative de meurtre sur sa personne, une condamnation pour complicité de faux et une radiation au barreau de Paris en mai 2012 en raison de «nombreux manquements déontologiques». Malgré cela, l’avocat a fait son retour profitant des accords d’Évian de 1962 qui ont mis fin à la guerre d’Algérie pour remettre les pieds sur le sol des tribunaux français. Cette convention permet à des avocats inscrits en Algérie de plaider en France dès lors que la justice ne s’y oppose pas (la cour d’appel d’Aix-en-Provence lui a par exemple interdit de plaider dans une affaire de détention et trafic de stupéfiants).

Depuis, Karim Achoui s’empare de dossiers polémiques, comme lorsqu’il attaque en 2013Charlie Hebdo pour une couverture satirique sur le coran, ou l’édile de Chalon-sur-Saônequi voulait mettre un terme aux menus alternatifs en cas de porc à la cantine. Entre plusieurs affaires médiatiques, comme lorsqu’il défend le chanteur Jean-Luc Lahaye, il se spécialise aussi dans la défense des Français incarcérés à l’étranger.

Karim Achoui attaque le frère de Moussa en justice

Le 25 décembre dernier, Karim Achoui annonce sur Facebook défendre Moussa Ibn Yacoub, le jeune humanitaire membre de l’ONG BarakaCity, incarcéré au Bangladesh depuis le 22 décembre pour «activités suspectes» et libéré le 24 juillet dernier. Si l’incarcération de Moussa a tardé à être médiatisée, elle a ensuite été massivement dénoncée sur les réseaux sociaux avec la hashtag et une pétition lancée par l’ONG.

Sur sa page Facebook aux plus de 40.000 fans et sur celle de la «Ligue de défense des musulmans» qu’il a fondée en 2013, Karim Achoui poste régulièrement des messages pour évoquer cette affaire, des photos de lui au tribunal, des photos de lui devant le tribunal etdes selfies de lui au tribunal. Au total, il publie près de 33 messages ou photos le montrant très impliqué sur ce dossier et relaie au passage ses interviews comme celle accordée auSupplément de Canal+.

Mais sa légitimité en tant que représentant de l’humanitaire français a volé en éclat le 12 février 2016 lorsque le frère de Moussa, Kamdem Tchantchuing, assure au Courrier de l’Atlas ne jamais avoir mandaté Karim Achoui.

«Non, il n’a pas été mandaté par la famille et c’est en rendant visite à Moussa dans sa prison que mon frère m’a dit qu’il n’avait jamais mandaté Me Achoui. (…) En fait, Me Achoui s’est auto-mandaté, et s’est rendu au Bangladesh de son propre chef», affirme-t-il.

Joint par BuzzFeed News, Idriss Sihamedi, le président de BarakaCity, précise le contexte. «Karim Achoui était bien l’un des avocats de Moussa, nous avons de nombreuses vidéos le montrant plaider au Bangladesh, c’est factuel.» Contactés, certains proches de Moussa en colère contre l’association et contre Karim Achoui, accusés d’avoir nui au dossier, avancent que c’est l’association qui serait allée chercher l’avocat. Idriss Sihamedi balaie l’accusation:

«BarakaCity ne l’a pas mandaté, il a fait ça à titre bénévole et nous n’avons pas payé ni ses déplacements ni ses frais sur place. Mais il avait de bonnes infos qui ont contribué à la libération de Moussa, nous n’allions pas cracher sur cela.»

Après l’interview du frère de Moussa, Karim Achoui a porté plainte pour diffamation contre Le Courrier de l’Atlas, l’auteur de l’article et Kamdem. Il demande 100.000 euros de dommages et intérêts. Si BarakaCity assure que la plainte a été retirée depuis, l’avocat dit la maintenir.

Interrogé par BuzzFeed News, Me Achoui insiste sur le «témoignage mensonger» du frère de Moussa. «Je suis désigné par le détenu, en l’occurence Moussa. Qu’est-ce que cela peut faire que son frère me conteste. Je dispose d’un enregistrement qui prouve que Moussa m’a bien contacté», assure-t-il, sans accepter de nous le transmettre et ajoutant avoir «refusé d’être pris en charge par BarakaCity». Sur sa plainte en diffamation, il estime que «100.000 euros, c’est peu au regard du préjudice subi».

«Il était là pour le buzz, il est là où il y a de la lumière, mais son seul objectif est de tenter de se racheter une image sur la misère des gens.»

BarakaCity avertit Karim Achoui de notre enquête

Joint par BuzzFeed News, Kamdem Tchantchuing se dit «indigné»: «On n’a jamais choisi cet avocat pour défendre Moussa. On n’a rien dit au début, on l’a laissé faire, car les gens semblaient avoir peur de lui, mais on a vu sa façon de travailler. Il était méprisant, passait son temps à communiquer sur les réseaux sociaux et disait tout et n’importe quoi. C’est lorsque j’ai rencontré mon frère en prison que je me suis rendu compte qu’il était contre-productif pour le dossier», raconte Kamdem Tchantchuing, très en colère contre Me Achoui:

«Il dit défendre mon frère, mais nous demande 100.000 euros pour diffamation. C’est scandaleux et je ne lui pardonnerai jamais d’avoir fait du mal à notre famille. Il était là pour le buzz, il est là où il y a de la lumière, mais son seul objectif est de tenter de se racheter une image sur la misère des gens.»

Sollicité via Skype, Moussa confirme les propos de son frère. «Il n’a jamais été mon avocat, il s’est porté volontaire pour venir m’aider bénévolement, rien de plus.» Contrairement à ce qu’assure Me Achoui, Moussa assure que ce n’est pas lui qui l’a appelé pour lui demander ses services:

«Lorsque le consul de France m’a rendu visite, il m’a dit que Karim Achoui voulait me représenter. Je lui ai dit de voir ça avec BarakaCity. Dix jours après, lors d’une audience, un avocat local a été mandaté par Achoui et m’a demandé de signer un papier. J’ai refusé et il m’a mis en lien avec la secrétaire de Karim Achoui. Elle m’a rassuré en me disant qu’il travaillait en étroite collaboration avec mon association. J’ai donc accepté.»

Moussa dit avoir été contacté quelques minutes après par l’avocat. «C’est là qu’il m’a enregistré. Oui je l’ai remercié, mais parce que je pensais qu’il était avec BarakaCity», poursuit-il: «Je ne lui dois en rien ma libération».

Si BarakaCity dit avoir simplement accepté l’aide de Karim Achoui et regretté cette plainte en diffamation, son président tient tout de même à l’avertir. Immédiatement après notre conversation avec Idriss Sihamedi, celui-ci a prévenu l’avocat pour lui préciser que nous enquêtions sur lui. L’avocat de Karim Achoui, Me Jacquenet-Poillot, nous a alors contacté:

«L’un des membres de BarakaCity et nos contacts en Thaïlande ont été étonnés de vos appels. Et nous, nous sommes surpris de la couleur de certains de vos échanges, nous savons que vous enquêtez sur Karim Achoui. (…) Je prends contact avec vous pour vous dire que nous sommes à votre disposition pour répondre à vos questions et vous prouver que mon client est victime d’une calomnie, tant pour l’affaire Moussa que pour l’affaire d’Adama Traoré.»

Une partie de la famille d’Adama Traoré récuse l’avocat

On retrouve en effet ces accusations de récupération dans un dossier encore plus récent, celui d’Adama Traoré. Mardi 19 juillet, ce jeune homme noir de 24 ans est décédé pendant son interpellation par les gendarmes à Beaumont-sur-Oise (95). Depuis, sa famille conteste la version des autorités (qui ont parlé d’un malaise cardiaque) et assure qu’Adama Traoré pourrait avoir été tué par les gendarmes.

Pour relater l’affaire, la presse cite Me Frédéric Zajac comme représentant la famille Traoré. Mais le 21 juillet Karim Achoui, poste ce message sur Facebook:

«La famille, effondrée, m’a contacté afin de me désigner pour les assister, en ma qualité de conseil, d’avocat, dans leur quête de justice. Ils souhaitent que lumière soit faite sur ce qui s’est véritablement passé, la mort d’Adama Traoré ayant eu lieu dans des circonstances indéniablement troubles. (…) Et le frère d’Adama, qui m’a contacté, et était présent lors de l’interpellation de son frère, aurait vu un gendarme, le t-shirt en sang, après avoir interrogé son frère.»

Mais là encore, la présence de cet avocat est contestée. Une proche de la famille, qui préfère conserver l’anonymat, explique:

«C’est Karim Achoui lui-même qui a contacté la famille. En réalité, il a joint l’une des sœurs d’Adama qui ne savait pas qui il était et a accepté qu’il soit son avocat. Mais nous ne voulions pas de cet avocat controversé.»

Interrogée, Assa Traoré, une autre sœur, «ne souhaite plus aborder ce sujet», mais confirme tout de même: «Karim Achoui n’a pas été contacté par mon frère. C’est lui qui a contacté ma sœur.»

Lors d’une marche blanche organisée le vendredi 22 juillet et où BuzzFeed News était sur place, nous avons également constaté que Karim Achoui n’était pas le bienvenu.

Des personnes ont demandé à Dominique Sopo de SOS Racisme, l’avocat Karim Achoui et BFMTV de quitter la marche

Peu de temps après pourtant, l’avocat se dit victime d’un «acharnement médiatique» et de la «haine» d’une «partie aveugle et survoltée de l’opinion». Il balaie les accusations en publiant un communiqué de la famille Traoré assurant que s’il n’est pas l’avocat principal, il est bien l’avocat de l’une des sœurs. Mais ce revirement de position serait dû à la volonté pour la famille de se séparer de l’avocat en douceur.

«Une partie de la famille ne le voulait pas comme avocat, mais comme l’une des sœurs a accepté d’être représentée par Karim Achoui, on a voulu calmer les choses. Il y a eu une médiation, une rencontre entre les deux avocats et on a décidé de publier ce communiqué pour éteindre l’incendie et ne pas nuire à l’enquête», explique une proche de la famille. Depuis cet arrangement, la famille n’exprime plus aucune critique contre l’avocat. Mais lors d’un nouveau rassemblement organisé samedi à Paris, un nouveau conseil, Yassine Bouzrou, a été annoncé alors que Karim Achoui, lui, était absent du rendez-vous.

De son côté, l’avocat assure, comme dans l’affaire Moussa, qu’il est victime de propos mensongers. Alors qu’il n’hésite pas à préciser sur son Facebook par qui il est contacté, Karim Achoui refuse de préciser si c’est bien lui qui a contacté la sœur jumelle d’Adama Traoré, qu’il représente aujourd’hui: «C’est de l’ordre du secret professionnel, je n’ai pas à vous répondre. Mais je suis toujours son avocat aujourd’hui.»

«Il m’a dit qu’il avait de bonnes relations politiques notamment avec Christiane Taubira, Julien Dray et Roland Dumas.»

Enquête de la brigade financière

Au-delà de ces accusations médiatiques, les pratiques de Karim Achoui intéressent également la police. D’après plusieurs sources policières, en effet, la brigade financière enquête depuis plusieurs semaines sur ses affaires et deux plaintes au moins ont été déposées contre lui.

Lena Zahoum, 42 ans, dit «vivre un calvaire» depuis que Karim Achoui s’est proposé de défendre son frère Rachid, incarcéré à Pattaya en Thaïlande depuis le 11 janvier et poursuivi dans une affaire de trafic de cartes bleues.

«Lorsqu’il a été incarcéré, les autorités nous ont expliqué que si nous trouvions 30.000 euros sous trois jours, il pourrait sortir. Nous n’avons pas réussi. Ma sœur a donc posté un message de détresse sur Facebook pour demander de l’aide», explique Lena Zahoum, que nous avons rencontrée à Paris.

C’est à cette occasion, selon Lena Zahoum, que Me Achoui «prend contact» avec elles pour leur «proposer ses services». «Il m’a reçue dans ses bureaux dans le 7e arrondissement de Paris. J’ai dit que nous n’avions pas beaucoup d’argent, mais il m’a rassurée en me disant que 5000 euros suffisaient amplement. Il m’a dit que ce serait une formalité, qu’il défendait déjà l’affaire Moussa et qu’il avait de bonnes relations politiques notamment avec Christiane Taubira, Julien Dray et Roland Dumas.»

Comme nous avons pu le vérifier en consultant le reçu, Lena Zahoum lui verse donc 5000 euros le 28 janvier. Un mois après environ, Karim Achoui se rend à Pattaya après avoir mandaté un avocat local pour faciliter la défense de Rachid. «Karim Achoui m’a alors demandé 20.000 euros en me disant que c’était une caution à payer pour faire sortir mon frère. On a réussi à emprunter cet argent avec ma mère et on le lui a donné. Mais Karim Achoui est subitement revenu sur sa décision en disant que finalement, il ne faisait plus confiance à l’avocat local et qu’il allait trouver une autre solution.»

«Nous nous sommes retrouvés mandatés à “notre insu” par Me Achoui dans une autre affaire pénale où une autre famille en détresse nous a crus mandatés de la défense de leurs deux enfants pendant plusieurs semaines.»

D’après d’autres documents que nous avons pu consulter, Karim Achoui dit alors à Lena Zahoum qu’il a mandaté le cabinet international Harvey Law Group, installé en Thaïlande, pour aider Rachid à sortir de prison. Il lui demande aussi «de ne jamais prendre contact avec le cabinet et de ne passer que par lui pour connaître les avancées du dossier», raconte Lena Zahoum. Il facture ce mandat 3200 euros.

Problème: d’après des mails que nous avons pu obtenir, le cabinet Harvey assure avoir refusé dès le début à Karim Achoui de «prendre ce type d’affaire» et précise avoir seulement accepté «d’assister l’avocat» dans une demande de remise en liberté conditionnelle.

Dans son mail, l’un des membres du cabinet Harvey Law Group affirme aussi que Karim Achoui avait donné l’ordre «de ne pas entrer en contact ou de répondre à la famille». Il ajoute:

«Nos honoraires n’ont à ce jour pas été intégralement payés. Nos recommandations n’ont finalement pas été suivies, ce qui explique la perte de temps entre notre première rencontre avec Me Achoui et la demande de remise en liberté soumise le 22 avril. Nous avons perdu énormément de temps (et d’argent) dans cette affaire.»

Plus grave encore, Me Achoui se serait servi du nom de ce cabinet pour une autre affaire:

«Cela ne s’arrête malheureusement pas là car, par l’intermédiaire de Me Achoui,nous nous sommes retrouvés mandatés à “notre insu” dans une autre affaire pénale à Krabi où une autre famille en détresse nous a crus mandatés de la défense de leurs deux enfants pendant plusieurs semaines. Sans nouvelle, la famille nous a sollicités deux jours avant un délai d’appel alors que nous n’avions jamais entendu parler de cette affaire. Nous avons pour le moment accepté gratuitement de défendre ce dossier vu l’urgence et la lourdeur de la peine en question.»

Contacté pour savoir si Harvey Law Group avait entamé une action judiciaire contre l’avocat, l’un de ses membres a déclaré ne plus vouloir «parler de ce monsieur qui ne m’a causé que des problèmes».

Pour Karim Achoui, rien de son action n’est illégale. «J’ai signé un contrat d’engagement avec le cabinet Harvey pour l’affaire Zahoum et il me reste à payer leurs frais de taxi, c’est à dire 400 euros environ, c’est tout. Par ailleurs, je n’ai jamais utilisé leur nom à leur insu», se défend-il.

«Il a détruit ma vie. Il a pris tout mon argent, je ne sais pas comment rembourser mes créanciers, j’ai même dû mettre mon canapé sur Le Bon Coin.»

Des factures suspectes

Si Karim Achoui avait dit à Lena Zahoum qu’il ne dépasserait pas 5.000 euros d’honoraires, il a aussi facturé la totalité de ses frais (logement, déplacements…), environ 5000 euros en plus de la caution de 20.000 euros qu’il n’a pas encore rendue. «Régulièrement, sa secrétaire, Margaux Chaumeil, venait récupérer l’argent directement en bas de chez moi. Elle était très insistante», affirme Lena Zahoum. Si Karim Achoui dément cela, la plupart des reçus que nous nous sommes procurés sont en effet signés de la main de cette collaboratrice et montrent qu’elle venait récupérer l’argent au domicile ou au travail de Lena Zahoum. Des messages SMS l’indiquent aussi.

Les factures établies par Karim Achoui montrent des incohérences et certains frais sont jugés «totalement excessifs» par Lena Zahoum. «Il m’a demandé 300 euros pour les frais de change. Il a exigé 200 euros pour annuler la réservation d’une chambre ou 600 euros pour six nuits là-bas. C’est très cher pour la Thaïlande. Il a même organisé un déjeuner professionnel au Hilton de Pattaya», dénonce-t-elle, justificatifs à l’appui.

L’avocat facture aussi un vol Bangkok-Pattaya le 20 avril 2016 alors que, d’après nos vérifications, les vols internes entre ces deux villes n’existent pas. «C’est une erreur matérielle, je vous le concède», plaide l’avocat qui assume en revanche dormir dans des hôtels «étoilés»: «J’estime ne pas avoir à voyager et dormir dans une chambre à 15 dollars. Mais je voyage en première classe par exemple et je facture en classe économie.»

Extrait d’une facture avec un vol Bangkok-Pattaya

Dans ce document, il ajoute avoir rendu plusieurs fois visite à Rachid Zahoum deux heures, et lui avoir acheté des cigarettes et renfloué son compte. Il serait resté seulement 20 minutes selon sa sœur. D’après une lettre de Rachid que nous avons pu obtenir, ce dernier se plaint du «stress» ressenti face au comportement de Karim Achoui et demande pourquoi l’avocat ne lui a rendu visite qu’une seule fois.

Extrait d’une lettre de Rachid Zahoum

Dans ses même factures, l’avocat applique une TVA de 20% (conformément aux lois françaises) alors «qu’il devrait appliquer les 17% en vigueur en Algérie puisqu’il a été radié du barreau de Paris», dénonce Lena Zahoum. «C’est faux, puisque c’est un dossier en France qui concerne la Thaïlande, c’est la TVA française qui s’applique», dément Karim Achoui.

Extrait d’une facture de Karim Achoui avec une TVA à 20%

Un membre du cabinet du Bâtonnier de Paris, qui souhaite rester anonyme, a moins de certitudes. «Après avoir été radié, Karim Achoui s’est inscrit au barreau d’Alger. Cela veut donc dire que, d’après l’accord franco-algérien, il peut plaider en activité secondaire en France alors qu’il semble vivre et habiter en France. La question de la TVA à 20% ou à 17, est donc révélatrice de cette ambiguïté», nous précise-t-on. Le procureur de la République a été saisi «pour que la situation de Karim Achoui soit examinée en ce qu’il contournerait frauduleusement l’accord franco-algérien». Le conseil de l’Ordre a par ailleurs été saisi de plusieurs plaintes concernant l’avocat.

«La scène était hallucinante. Lorsque j’ai vu Achoui, il s’est mis à courir, j’ai couru aussi, puis il s’est finalement arrêté en me disant que “c’était très grave ce que je venais de faire”.»

Le 4 mai dernier, Karim Achoui accepte de rencontrer Lena Zahoum qui souhaite récupérer sa caution. Le rendez-vous est fixé près de ses bureaux, dans le 7e arrondissement de Paris. «Alors que je l’attendais dans le café, je reçois un message de Karim Achoui qui me dit être dans les embouteillages et qui souhaite annuler le rendez-vous. Je me suis rendue avec une amie dans son cabinet car c’était mon dernier espoir pour récupérer mon argent», raconte Lena Zahoum, qui a également évoqué ce récit dans sa plainte déposée le 25 mai dernier. Elle poursuit:

«Devant son bureau, l’un de ses collaborateurs m’a fait croire que Karim Achoui ne travaillait pas ici et s’est montré très menaçant vis-à-vis de moi. Il tenait la porte pour que je ne rentre pas et nous insultait.

Il a finalement contacté Karim Achoui, qui m’a donné rendez-vous dans un autre café. La scène était hallucinante. Lorsque j’ai vu Achoui, il s’est mis à courir, j’ai couru aussi, puis il s’est finalement arrêté en me disant que “c’était très grave ce que je venais de faire”».

Après plusieurs explications, l’avocat remet une facture de 20.634 euros à Lena Zahoum, mais «ne rend pas la caution» du montant presque similaire. Karim Achoui, lui, assure l’avoir rendu et accepte de nous envoyer un document censé le prouver. Malgré nos nombreuses relances, il ne nous l’a toujours pas envoyé. L’avocat de Me Achoui nous a finalement contactés ce mardi pour nous préciser qu’il «refusait de nous transmettre tout document» et nous a menacés de nous «poursuivre pour toute publication diffamatoire».

En attendant l’issue de l’enquête de la brigade financière, Lena Zahoum se dit «désespérée»:

«Il a détruit ma vie. Il a pris tout mon argent, je ne sais pas comment rembourser mes créanciers, j’ai même dû mettre mon canapé sur Le Bon Coin. J’ai fait une cagnotte Leetchi mais il n’y a que 160 euros dessus, je suis complètement désemparée. Mon frère risque 50 ans de prison alors qu’il s’est sûrement fait manipuler [dans l’affaire de trafic de cartes bleues]. Et je n’ai plus rien pour l’aider.»

En plus de l’affaire de son frère, Lena Zahoum est assignée en justice par Karim Achoui le 9 septembre prochain. Il a en effet porté plainte pour diffamation après qu’elle a lancé des accusations à son encontre sur les réseaux sociaux. Dans ce dossier, Karim Achoui sera défendu par Nicolas Gardères, l’ex-avocat du site islamophobe Riposte Laïque, de Serge Ayoub et invité régulier du média d’extrême droite TV Libertés.

C’est peut-être le troisième point commun des affaires plaidées par Karim Achoui: défendre médiatiquement un client et poursuivre discrètement sa famille.

 

Source : https://www.buzzfeed.com/davidperrotin/moussa-adama-traore-letrange-business-de-lavocat-karim-achou?utm_term=.asQP0de7Lb#.ee0ykw1q09