Violences urbaines à Blois : un jeune homme blessé par la police a perdu un œil

De violents incidents ont opposé jeudi 30 octobre des habitants d’une zone urbaine prioritaire (ou ZUP) des quartiers nord de Blois à des policiers, faisant plusieurs blessés dans les deux camps. Un jeune de 20 ans a été touché à un œil par une balle en caoutchouc, a-t-on appris de source policière. Emmené à l’hôpital par des proches, sa blessure est irréversible, a-t-on appris de source policière.
Deux personnes, un majeur et un mineur, ont été interpellées et placées en garde à vue, et le parquet de Blois a ordonné une enquête sur ces violences urbaines, qui ont fait sept blessés côté policiers, ainsi que sur les circonstances du tir de balles en caoutchouc. Des enquêteurs de l’IGPN (Inspection générale de la police nationale – la police des polices) sont arrivés vendredi sur place pour interroger notamment le policier qui a utilisé le lanceur de balles.

(…)

Source : http://www.lemonde.fr/societe/article/2014/10/31/violences-urbaines-a-blois-un-jeune-homme-blesse-par-la-police-a-perdu-un-il_4516382_3224.html
Le Monde.fr avec AFP | 31.10.2014

Dorel Iosif Floarea tué par un policier à Montgeron

Le 29 juillet 2014, Dorel Iosif Floarea, un père de famille, était abattu par un policier de la BAC, à Montgeron, une petite commune de l’Essonne. En moins de 24h, la machine judiciaire et ses relais médiatiques se mettent en marche. Dès le lendemain du meurtre de Dorel Iosif Floarea, la plupart des médias qui consacrent de brefs articles ou de courts sujets à sa mort se contentent de parler d’un « Roumain qui ne parlait pas le français », de « Roumains alcoolisés et bruyants »[1] et soulignent que le parquet s’oriente vers la « légitime défense », après l’ouverture d’une information judiciaire pour « violences volontaires avec arme ayant entraîné la mort sans intention de la donner ». Le maire UMP de la ville a tenu pour sa part à exprimer ses « pensées pour le policier forcément affecté par ce drame », ajoutant que le Moulin de Senlis, le bâtiment devant lequel Dorel Iosif Floarea a été abattu, est une « zone de non-droit »[2]. Le concert médiatique s’achève par une déclaration du secrétaire régional du syndicat policier Alliance précisant : « Il ne s’agit en aucun cas d’un dérapage ou d’une bavure policière ».

Dorel iosif Floarea

Pourtant, rapidement, la femme de Dorel Iosif Floarea, Florica, rencontrée quelques jours plus tard, et le frère de la victime, ainsi que des témoins résidant au moulin de Senlis, vont donner une tout autre version des faits. Ce 29 juillet, Dorel Iosif Floarea, qui habite Vigneux-sur-Seine avec sa femme et leurs enfants, se rend dans une banque de Montgeron pour régler des affaires liées à son entreprise de bâtiment. En sortant, il rencontre son frère et un ami, avec qui il va boire devant le Moulin de Senlis. Ce bâtiment, sous le coup d’un arrêté d’insalubrité, fait l’objet de projets de rachat pour sa transformation en hôtel de luxe[3]. Dans cet édifice, situé en bordure d’une zone pavillonnaire[4], vivent une vingtaine de familles, la plupart issues d’Europe de l’est, du Caucase et de Russie. Aux alentours de 18h, un équipage de policiers municipaux débarque, et signifie aux trois hommes qu’il est interdit de boire. Très vite, ils sont rejoints par quatre policiers de la BAC qui vident la bouteille de whisky qu’ils étaient en train de boire et la jettent à la poubelle. Le frère de Dorel Iosif Floarea affirme que celui-ci avait commencé à protester en voyant que les policiers venaient de jeter la bouteille. Un des policiers recule alors, trébuche sur un bloc de béton et tire la balle qui atteint Dorel Iosif Floarea au thorax, tandis qu’un second policier tire avec son flashball. Aussitôt après, son frère et leur ami sont gazés, embarqués au commissariat et placés en garde à vue. Une heure plus tard, Dorel Iosif Floarea est déclaré mort.

Les policiers ne prendront pas la peine de prévenir les membres de la famille alors que Dorel Iosif Floarea était muni de plusieurs papiers d’identité où figurait son adresse. Son frère l’apprendra par un ami peu après sa garde à vue. Après que le beau-frère, Vasile, ait eu des doutes en regardant une chaîne de télévision évoquant la mort d’un « Roumain de 42 ans » à Montgeron, Florica devra se rendre d’elle-même au commissariat pour s’entendre annoncer la mort de son mari.

à en croire la version policière, unanimement relayée dans les médias, le déroulement des faits jusqu’à leur fin « tragique » est simple : la police municipale aurait répondu à un appel signalant que trois hommes alcoolisés troublaient le voisinage. Lors de leur intervention, se sentant débordés, ils auraient appelé en renfort un équipage de BAC qui aurait tenté de faire s’allonger au sol les trois hommes. L’un d’eux se serait montré menaçant et aurait voulu agresser l’un des agents avec un tesson de bouteille. Ce dernier, « se sentant menacé » aurait alors abattu l’« agresseur ». Le fameux tesson de bouteille de whisky, évoqué pour justifier la légitime défense, est une pure invention selon des voisins et les proches. Selon eux il s’agissait en réalité d’un paquet de cigarettes ou de son portable.

La famille a aussitôt porté plainte et s’est constitué partie civile avant de se mettre en quête de témoins, dont certains auraient filmé la scène. Certains déclarent avoir effacé leurs vidéos par peur de policiers venus intimider les résidents du moulin, témoins du meurtre. Le 7 août, un peu plus d’une semaine après la mort de Dorel Iosif Floarea, ses proches ont organisé un rassemblement devant le moulin de Senlis. Devant les photos et les fleurs déposées sur le trottoir où Dorel Iosif Floarea a été abattu, sa femme, Florica et ses proches ont réclamé la vérité, deux jours avant les funérailles à Timisoara, en Roumanie. Sur un bout de carton, déposé sur l’autel funéraire improvisé, on pouvait lire « Est-ce qu’une journée d’ivresse mérite la mort ? ». En attendant les conclusions de l’enquête de l’IGPN et les suites éventuelles que donnera le juge d’instruction, la famille et les proches de Dorel Iosif Floarea prévoient d’organiser une mobilisation en septembre pour que sa mort ne sombre pas dans l’oubli.

Collectif Angles Morts

anglesmorts@gmail.com
[1] . http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20140730.AFP2913/un-homme-tue-par-un-policier-au-cours-d-une-interpellation-dans-l-essonne.html.
[2] . http://www.leparisien.fr/faits-divers/essonne-un-policier-tue-un-homme-a-montgeron-29-07-2014-4035531.php.
[3] . http://www.leparisien.fr/espace-premium/essonne-91/le-rachat-fragile-du-moulin-de-senlis-par-un-milliardaire-russe-29-05-2014-3880275.php.
[4] . http://www.mediapart.fr/journal/france/070814/homme-abattu-montgeron-deux-temoins-contestent-la-version-policiere.

[Millau] Vérité et Justice pour Nabil Mabtoul

Un policier soupçonné d’avoir tué par balle mardi un automobiliste lors d’une course-poursuite à Millau (Aveyron) a été mis en examen hier à Montpellier pour coups et blessures volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner.

Le brigadier-chef de la BAC (brigade anti criminalité) de Millau qui est suspecté d’avoir tiré et tué un jeune conducteur de 26 ans à Millau (Aveyron) a été mis en examen, hier après-midi, à Montpellier (Hérault) pour coups et blessures volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner. Il a été placé sous contrôle judiciaire avec l’interdiction provisoire d’exercer la fonction de policier et de détenir une arme.

Ce chef de mise en examen, avec la circonstance aggravante de faits commis par « personne dépositaire de l’autorité publique », est une qualification criminelle qui peut conduire son auteur devant une cour d’assises, a-t-on précisé au parquet de Montpellier. Une mise en examen pour homicide involontaire aurait été passible du tribunal correctionnel.

Dans la nuit de mardi à mercredi, le policier bien noté de 37 ans avait ouvert le feu sur Nabil Mabtoul, un jeune homme de 26 ans qui tentait d’échapper à la patrouille lors d’une course-poursuite. L’accident a eu lieu alors que le conducteur avait fait un tête-à-queue à vive allure et que les deux policiers étaient descendus de leur véhicule l’arme au poing. Le conducteur avait alors tenté de s’extraire du « piège » qui se refermait sur lui en renversant le major qui lui intimait l’ordre de sortir de la voiture.

Le policier avait alors ouvert le feu depuis une distance de deux mètres, touchant le conducteur à l’épaule droite aux poumons et à l’aorte. Une blessure importante qui a provoqué une hémorragie fatale.

« De la part du policier, il n’y a pas d’intention de tuer, mais d’arrêter l’action qui mettait en danger son collègue. L’instruction permettra de dire si le tireur était en état de légitime défense, si l’autre policier était réellement menacé par la voiture qui tentait de redémarrer. Aujourd’hui, on peut juste s’interroger sur la nature de la riposte qui, pour l’instant semble disproportionnée à l’attaque puisque le conducteur n’était pas armé », a expliqué Brice Robin, le procureur de la République de Montpellier.

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Les parents de la victime incrédules

Un signalement de trafic de stupéfiant est à l’origine de cette tentative d’interpellation mouvementée. Dans la voiture, les policiers ont récupéré 1,6 kg de résine de cannabis conditionné en savonnette. « Les parents de ce garçon sont étonnés et même incrédules. Cette histoire de trafic de drogue ne ressemble pas du tout au garçon qu’ils connaissent bien et qui vit encore à la maison. Maintenant, nous savons qu’il est mort par balle et non pas après avoir perdu le contrôle de son véhicule comme on a pu le laisser croire au lendemain de cette tragédie. Mais, nous allons tout vérifier » répond Me Michael Corbier l’avocat de la famille qui s’est rendue hier après-midi à l’institut médico-légal de Montpellier pour voir le corps.

Presse complice des assassins assermentés (Christian Goutorbe, LaDepeche.fr, 30 juin 2012)

Millau. 250 personnes rendent hommage à la victime

Hier, en fin d’après midi, près de 250 personnes (180 selon la police) se sont rassemblées pour rendre un dernier hommage à Nabil Mabtoul, ce Villefranchois de 26 ans tué par la balle d’un policier, dans la nuit de lundi à mardi dernier, alors qu’il tentait de se soustraire à un contrôle mené par la brigade anticriminalité (BAC) du commissariat.

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Près de 250 personnes ont défilé, hier soir, à Millau, pour rendre à hommage à Nabil Mabtoul, ce Villefranchois de 26 ans, décédé, mardi. Il a été tué d’une balle tirée par la police.

Millavois et de nombreux proches de la victime, venus de Villefranche-de-Rouergue, ont défilé jusqu’au lieu où le jeune homme est décédé.

Après avoir déposé des fleurs près de la station essence située à proximité du rond-point des Stades, la famille s’est réunie pour exprimer sa peine. Le père de la victime a dressé le portrait d’un garçon normal, qui n’a jamais eu de soucis avec la justice. Pas de haine dans les paroles des proches. Plutôt de la tristesse et un doute. « On espère que la justice fera son travail » a déclaré le cousin de la victime.

Les autorités avaient prévu un fort dispositif de sécurité avec un escadron de gendarmerie envoyé à Millau dans l’après-midi. Mais la manifestation n’a pas connu de débordement, même si l’incompréhension et la révolte se lisaient sur tous les visages.

Presse complice des assassins assermentés (LaDepeche.fr, 29 juin 2012)

Article source: http://juralib.noblogs.org/2012/07/01/millau-verite-et-justice-pour-nabil-mabtoul/

Accident avec la police: Le calme règne à Villiers-le-Bel malgré des versions contradictoires

Les témoignages divergent au lendemain de l’accident de scooter au cours duquel deux jeunes ont été blessés…

La situation est calme ( a savoir que des quartiers sont quadrillés de flics !! ) ce dimanche à Villiers-le-Bel, dans le Val-d’Oise, au lendemain de l’accident dans lequel deux jeunes hommes en scooter ont été blessés, dont un «sérieusement» et dans un état «stationnaire», en heurtant une voiture de police lors d’un contrôle.

«Dans la nuit il n’y a rien eu qui puisse être relié à l’accident impliquant la voiture de police», a indiqué à l’AFP Didier Vaillant, le maire PS de Villiers-le-Bel.

Manuel Valls s’est rendu ce dimanche au commissariat de Villiers-le-Bel pour «faire part de son soutien et de sa confiance» aux forces de l’ordre. !! ( ça change pas d’autres gouvernements… on s’attendait pas à autre chose ! )

Le ministre de l’Intérieur, qui s’était rendu samedi soir au chevet du conducteur du scooter, «a également rencontré l’équipage de la BAC (Brigade anti-criminalité) concerné», a précisé le ministère de l’Intérieur, dans un communiqué.

«Plein de policiers pour rien»

«La nuit a été calme», a également raconté à l’AFP Marie, 21 ans, une habitante du quartier et amie du conducteur du scooter, «sérieusement atteint», selon le ministère de l’Intérieur. «Il y a eu plein de policiers pour rien», a-t-elle estimée.

«Le quartier est en état de choc», a expliqué Didier Vaillant: «Quand vous avez un accident qui implique un jeune dans état grave c’est traumatisant d’autant plus qu’on a eu un accident en 2007 qui s’est terminé de manière dramatique».

Hospitalisé à la Salpêtrière, le conducteur du scooter, Rodrigue, un rappeur de 20 ans connu sous le pseudonyme «Akerone», a été opéré et se trouve ce dimanche «dans un état stationnaire», selon une source proche de l’enquête, après que sa tête a heurté le véhicule banalisé de la police samedi après-midi.

«Ils nous ont rentré dedans»

Le ministre de l’Intérieur Manuel Valls s’est rendu samedi soir à son chevet «pour rencontrer sa famille, sa mère notamment, et s’enquérir de son état», a-t-on précisé place Beauvau. Son passager, un jeune homme de 18 ans, légèrement blessé, est sorti de l’hôpital dans la nuit, a précisé à l’AFP Didier Vaillant. Sollicitée par l’AFP, la famille du passager n’a pas souhaité s’exprimer.

Au micro de France Bleu, le jeune homme a raconté qu’ils étaient garés avant de vouloir faire demi-tour. «Après on devait sortir dans le parking, on quittait le trottoir, ils nous ont rentré dedans», a poursuivi le jeune homme, ajoutant que les policiers «n’avaient pas de sirènes». «On a juste entendu une accélération. Ils nous ont rentré dedans. Après je me suis relevé et j’ai vu l’autre au sol» en sang, a-t-il raconté.

Versions contradictoires

Selon les forces de l’ordre, il ne s’agissait pas d’une course-poursuite. «La BAC les surveillait pour faire un flagrant délit», a affirmé une source policière à 20 Minutes. Lorsqu’ils ont été repérés, le scooter aurait alors fait demi-tour, serait monté sur le trottoir avant de venir «s’écraser contre le flanc gauche de la voiture», poursuit cette même source. Une version qui est contredite par les jeunes du quartier.

«Les policiers ont accéléré comme des cow-boys. C’est à ce moment-là qu’ils les ont percutés», raconte un homme qui se présente comme un ami du conducteur du scooter. Une mère de famille raconte avoir vu les policiers manipuler le scooter accidenté. «Ils l’ont changé de sens, avant même de porter les premiers secours. C’est quand même bizarre», s’étonne-t-elle. L’accident a fait renaître dans le quartier les amertumes envers les forces de l’ordre.

Tension depuis plusieurs semaines

«C’est tendu en ce moment entre les flics et les jeunes. Depuis trois semaines, ils leur mettent la pression», atteste un responsable d’associations interrogé par 20 Minutes. «Mais ça m’étonnerait que ça flambe comme en 2007. Car aujourd’hui, il y a des rivalités entre les quartiers. Les jeunes sont moins soudés», nuance-t-il.

Au centre commercial situé à proximité du lieu de la collision, les habitants n’ont pas bouleversé leurs habitudes du dimanche. Au bar-PMU du coin, «on parle de l’accident mais on sait pas comment ça s’est passé», raconte Tayeb, 55 ans. «La nuit a été calme contrairement en 2007 où ma voiture avait été brûlée et où des fumigènes rentraient dans les appartements», explique cet habitant de Villiers-le-Bel depuis 20 ans. Le 25 novembre 2007 à 17h00, deux adolescents de 15 et 16 ans étaient tués dans la collision de leur mini-moto avec un véhicule de police, un accident qui avait provoqué pendant deux jours la colère des jeunes.

 

source : ( sauf en gras et italique ) :http://www.20minutes.fr/societe/950325-accident-police-calme-regne-villiers-le-bel-malgre-versions-contradictoires

 

Pourquoi la BAC a des manières « rudes et humiliantes »

Pendant quinze mois, l’anthropologue Didier Fassin a pu suivre des policiers en région parisienne. Son constat est accablant. Grand entretien.


Didier Fassin (Andrea Kane)

Anthropologue, sociologue et médecin, Didier Fassin est une des figures des sciences humaines en France. Directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), il est aussi professeur à l’université de Princeton, aux Etats-Unis.

Le document qu’il vient de publier aux éditions du Seuil est exceptionnel. « La Force de l’ordre : une anthropologie de la police des quartiers » est une enquête menée durant quinze mois, en deux fois, entre mai 2005 et juin 2007, dans un commissariat d’Ile-de-France, qu’il ne nomme pas.

En juin 2007, l’administration lui retire l’autorisation qui lui avait été donnée. Mais la matière récoltée était suffisante. Ses observations sont dérangeantes : racisme ou provocations gratuites des policiers, dans un univers où deux camps (jeunes et policiers) s’observent et se mesurent, avec l’avantage de la loi pour les seconds.

Le constat de Didier Fassin n’est pas « antiflics » comme une lecture rapide de son livre pourrait le laisser croire ; parmi les policiers se dessine la lassitude d’une profession pressée par le pouvoir politique de « faire du chiffre ».

Pour les habitants des quartiers de banlieue, le travail de cette police visible n’a pour effet que d’exacerber la tension.

Rue89 : Votre enquête porte surtout sur une brigade anticriminalité (BAC). Quand vous décrivez la journée-type de cette unité spécialisée dans les flagrants délits, vous notez que seul 10% à 20% du temps est réservé à des interventions sur appel de la population.

Didier Fassin : D’abord, mon travail n’a pas porté uniquement sur les brigades anticriminalité. Il a porté plus largement sur l’ensemble de l’activité d’un commissariat d’une grande circonscription de la région parisienne. J’ai eu l’occasion de suivre le travail de plusieurs unités, principalement celles qui interviennent sur le terrain au titre de la sécurité publique. Pour simplifier, il y a deux types de patrouilles :

  • celles qui sont immédiatement visibles, car elles ont des véhicules sérigraphiés et des policiers en uniformes ;
  • et celles de la BAC, qui sont composées de fonctionnaires en civil dans des voitures banalisées.

Intervention de policiers de la BAC lors d’une manifestation contre le CPE, Lille, le 18 mars 2006 (Pascal Rossignol)

J’ai plus travaillé avec ces BAC, car c’étaient celles qui avaient les contacts les plus fréquents et les plus rudes avec la population, une chose que je voulais comprendre.

Pour ce qui est de l’inaction, c’est le cas de la plupart des brigades du genre dans le monde. Des études extrêmement précises ont été réalisées aux Etats-Unis, qui montrent que le temps consacré véritablement à répondre aux demandes des habitants et à intervenir sur des situations de délits ou de crimes représente une toute petite partie de l’activité.

« Un décalage entre l’image de la police et la réalité »

L’observation que je fais, c’est celle d’un décalage entre l’image de policiers toujours sur le terrain et la réalité. Pour autant, il ne s’agit pas de suggérer que les policiers ne travaillent pas : ils ne peuvent pas produire plus de délits qu’il n’y en a d’accessibles. Un vol de téléphone portable, c’est un acte extrêmement rapide, et même la brigade la plus rapide n’arrive quasiment jamais à temps pour attraper le voleur.

Les policiers se plaignent souvent de n’avoir eu qu’un ou deux appels pendant une nuit, pour des faits mineurs, alors qu’ils apprennent le lendemain qu’un cambriolage ou qu’un crime a été commis, sur lequel ils ne sont pas intervenus.

Cette inaction, qui génère de l’ennui, a deux conséquences :

  • le moindre événement prend une dimension extraordinaire, au sens littéral, c’est-à-dire que même sur un fait mineur, on va avoir une intervention de l’ensemble des unités disponibles sur le terrain, puisqu’il ne se passe pas grand-chose. Du point de vue des habitants, c’est assez saisissant, puisqu’ils peuvent voir une dizaine de voitures avec leurs sirènes et leurs gyrophares intervenir dans leur quartier ;
  • les policiers doivent s’occuper, aller au contact de la population. Et ce contact se fait essentiellement au moyen de contrôles d’identité, accompagnés de fouilles. Le contrôle d’identité est ce qui leur permet, ensuite, de répondre à la demande de la politique actuelle, depuis 2002, qui est une demande de chiffres et notamment d’objectifs quantifiés d’interpellations. Ces contrôles permettent de réaliser des actes supplémentaires, surtout des « ILE », infractions à la législation sur les étrangers, et des « ILS », infractions à la législation sur les stupéfiants.

« L’ennui des policiers explique le harcèlement de certaines populations »

On voit donc que l’ennui devient un élément explicatif, aussi bien de l’excès de certaines interventions, que du harcèlement de certaines populations.

Citant un habitant d’une cité, vous dites que les contrôles d’identité visant toujours les mêmes personnes n’affectent nullement les activités illicites, mais font monter la tension.

Les contrôles ciblés sur l’apparence physique, les pressions exercées sur des quartiers ou des territoires, il est évident que ça crée des tensions. Et les gens, qui sont plutôt demandeurs d’intervention des forces de police quand il y a des jeunes qui font du bruit ou qu’ils ont connaissance de trafics, sont souvent choqués par le caractère brutal, indifférencié et finalement contre-productif de l’action de la police.

Il y a plusieurs services de police, et certains font un travail de fond qui est efficace, par exemple pour démanteler des trafics de stupéfiants. Mais les policiers dont je parle, qui sont ceux que voient les habitants, ont une productivité faible du point de vue de la réduction de la délinquance. En revanche, ils génèrent de la tension par leur type d’intervention, à la fois en ciblant certaines populations, et aussi en usant de manières de faire particulièrement rudes et humiliantes.

« Ils doivent montrer qu’ils n’ont pas peur »


« La Force de l’ordre : une anthropologie de la police des quartiers » de Didier Fassin, éd. Seuil, octobre 2011

Vous écrivez que les pratiques de la BAC sont « nettement plus rugueuses et provocatrices » que celles des policiers en tenue, pourquoi ?

C’est la mission qu’on leur a confiée, et c’est aussi le style qu’ils se donnent. Leur mission n’est pas seulement de faire du flagrant délit, c’est aussi de montrer qu’ils sont ceux qui n’ont pas peur, qui sont capables d’aller au contact de façon physique – un haut fonctionnaire les qualifiait de « pêchus ».

Vous racontez une provocation dont vous avez été témoin. Un collégien d’origine africaine marche sur un trottoir, son cartable au dos. Une voiture de la BAC le suit en roulant au pas, pendant qu’un des policiers le couvre d’insultes racistes. Après quelques instants, le collégien dit : « Mais laissez-moi tranquille ! » Les policiers sortent et veulent l’arrêter, apparemment pour outrage, jusqu’à ce qu’une habitante du quartier intervienne…

D’une manière générale, les provocations individuelles comme celle-ci sont fréquentes, en voiture ou pendant les interpellations. Des mots blessants, des gestes brutaux, des bousculades, voire des insultes. Au point que c’est un des apprentissages qu’on reçoit quand on est adolescent dans les cités, les parents leur enjoignent : « Ne répondez pas aux provocations des policiers. »

Quand on dit ça, les gens s’insurgent en disant que les jeunes eux-mêmes provoquent les policiers. Les provocations existent, bien sûr, mais dans des conditions très différentes : en relation individuelle, jamais un jeune ne provoquera un policier, car c’est aller au devant de graves ennuis. Alors que la nuit, de loin, un groupe d’adolescents peut narguer des policiers, voire leur jeter des projectiles.

La banalité des provocations policières

Les provocations existent donc des deux côtés. Mais on peut quand même s’étonner qu’elles soient aussi banales de la part de ceux qui représentent l’autorité publique.

Vous notez que quasiment les seuls individus à réagir de manière insolente aux contrôles d’identité sont issus des classes moyennes ou supérieures. Pourquoi ?

Les gens des classes moyennes en général, et les jeunes en particulier, sont assez rarement contrôlés. Lorsqu’ils le sont, ils vont demander des comptes, essayer de savoir pourquoi on les contrôle.

Les jeunes des quartiers populaires savent très bien qu’on les contrôle, le plus souvent, non pas parce qu’on risquerait de trouver quelque chose (car ils font bien attention de ne rien avoir sur eux), mais parce que c’est un moyen de leur imposer une forme de contrôle social.

Ces jeunes, notamment ceux qui appartiennent aux minorités d’origines subsaharienne et maghrébine, sont extrêmement souvent contrôlés et sujets à des fouilles aux corps. Ils apprennent très vite qu’ils vont être soumis à ces contrôles. Ils savent également qu’ils n’ont aucun moyen d’aller contre ces pratiques, injustifiées et d’ailleurs assez souvent illégales au regard du code de procédure pénale. Ils savent enfin que la moindre protestation peut donner lieu à un outrage ou à une rébellion, dont le coût s’avérerait très élevé en termes de sanction pénale.

Il faut savoir que les outrages et rébellions sont un moyen pour les policiers d’anticiper une plainte pour violence policière. Si la victime dépose plainte, ce sera la parole du policier contre celle du plaignant – dans la plupart des cas, un jeune. Or, les magistrats ont très largement tendance à considérer que ce sont les policiers qui disent la vérité.

L’« outrage et rébellion », outil de contrôle social

L’outrage et rébellion est ainsi un outil de contrôle social particulièrement fort, puisqu’il permet de renverser la question des violences. Du reste, les officiers et les commissaires savent très bien qu’un gardien de la paix qui « fait » souvent des outrages et rébellions doit être particulièrement suivi, car c’est quelqu’un de violent. Il y a des policiers qui n’en ont jamais, ce qui traduit la qualité de leur relation avec les gens, et d’autres qui en ont énormément, et qui sont aussi ceux qui sont le plus convoqués par la commission de discipline.

Donc la hiérarchie sanctionne ?

Elle est tout à fait consciente de ce que je viens de décrire, elle est donc vigilante. Cela dit, les sanctions sont extrêmement rares. Par exemple, pour quelqu’un qui aura eu un certain nombre de rappels en raison de plaintes pour violences, ce sera, dans le pire des cas, de le passer d’une équipe de nuit à une équipe de jour. Il est exceptionnel que les sanctions aillent au-delà.

Vous constatez aussi un racisme affiché, avec un poster du Front national épinglé sur un mur du commissariat, ou des T-shirts de policiers en service siglés « 7-3-2 », pour 732, date à laquelle Charles Martel a battu les Arabes à Poitiers. Parmi les réactions à votre livre, des hauts fonctionnaires et syndicalistes policiers ont affirmé que ce racisme est « exceptionnel ». En convenez-vous ? Et au-delà, était-il pertinent d’effectuer votre enquête dans une brigade entièrement masculine et blanche, dont un responsable, dites-vous, était ouvertement raciste ?

La forme la plus banale de dénégation que j’aie entendue, y compris dans la circonscription où j’ai travaillé, c’est de dire « bien sûr, nous savons qu’il y a des policiers racistes ou violents, comme il y a du racisme et de la violence dans la société en général, mais c’est l’exception et non la règle ». On me disait aussi qu’il y a probablement moins de racisme dans la police que dans la population en général.

C’est un argument classique pour démonter des éléments de preuve.

Donc vous n’en convenez pas ?

Dans la mesure où il n’y a pas d’autre étude prolongée sur des BAC, il n’y a pas d’élément de comparaison.

« Le racisme n’est pas exceptionnel »

Mais je dirais que cela n’est certainement pas exceptionnel, pour les raisons suivantes :

  • un certain nombre de personnalités que j’ai pu rencontrer (représentants syndicaux, hauts fonctionnaires…) m’ont confirmé que ce que je voyais était des choses qu’ils connaissaient, et qu’un certain nombre d’entre eux essayaient d’ailleurs de lutter contre ces pratiques. Il suffit d’ailleurs de voir un certain nombre de faits divers dans lesquels sont impliquées ces brigades pour voir que cela ne relève pas de l’exception. Cela étant, je sais que toutes les BAC de France n’ont pas les mêmes affinités avec les groupes d’extrême droite qu’un certain nombre des membres de celle avec laquelle j’ai travaillé ;
  • il faut bien comprendre qu’il y a des logiques plus générales, des logiques de fond, qui ne peuvent donc pas relever de l’exception. Les missions confiées à ces unités spéciales, le traitement spécial dont elles bénéficient, l’autonomie qu’on leur laisse. Mais aussi le recrutement de leurs effectifs, qui concerne des hommes (exceptionnellement des femmes) qui seront amenés à avoir une vision dure de l’ordre public. Quant aux opinions politiques, on le voit dans nombre d’études internationales sur ces polices, en Angleterre ou au Royaume-Uni par exemple : les policiers sont nettement plus conservateurs que la population en général.

Quel est l’effet du recrutement (géographique, sociologique) des policiers sur leur manière de travailler ?

Les études qui ont été réalisées montrent que 80% des policiers viennent soit de zones rurales, soit de petites et moyennes villes de province. Autrement dit, 80% n’ont pas d’expérience du milieu urbain, des grandes agglomérations. Or, la première affectation des jeunes recrues qui sortent de l’école nationale de police est dans les banlieues, car ces postes ne sont pas très prisés.

« Un décalage ethnique et racial avec la population »

Il y a donc un décalage entre la population et la police en termes ethnique et racial. Les policiers sont majoritairement blancs, même si c’est un peu en train de se corriger ces dernières années, à la suite des efforts faits pour diversifier le recrutement.

Mais le problème me paraît plus complexe qu’une question ethnico-raciale. En réalité, je crois que c’est surtout une question de socialisation. C’est-à-dire où est-ce qu’on a été quand on était enfant ? Dans quelle école on est allé ? Avec qui on jouait au foot ? Qui on avait comme copains ?

Sur le terrain, j’ai pu constater une très grande différence entre des policiers qui avaient grandi dans les quartiers populaires de grandes villes, qui n’avaient pas de préjugés particuliers vis-à-vis des jeunes de banlieue, à l’inverse des policiers qui découvraient la banlieue. Ces derniers ont une image très homogène de territoires qui leur semblent hostiles, de populations qui leur paraissent ennemies. Alors qu’il y a dans ces quartiers, comme partout, une très grande diversité de profils.

 

 

Augustin Scalbert
Journaliste Rue89