Au camp de rétention de Vincennes, la mort et la révolte.

Jeudi 21 août 2014, Abdelhak Goradia est décédé alors qu’il était
conduit par les flics à l’aéroport Roissy Charles de Gaulle pour être
expulsé vers l’Algérie. Il avait réussi à refuser une première fois
son expulsion le 16 août dernier. Selon la version policière, c’est
dans le fourgon en arrivant à l’aéroport qu’il aurait eu « une crise
cardiaque ». Les flics ont même parlé d’une mort naturelle. Or,
l’autopsie a révélé qu’il était décédé par asphyxie. Ce n’est pas la
première fois qu’une personne décède lors de son expulsion. Plusieurs
sans papiers sont en effet morts assassinés par la PAF comme Ricardo
Barrientos en décembre 2002 ou Mariame Getu Hagos en janvier 2003.

Les retenus du bâtiment 1 de Vincennes se sont mis en grève de la faim
dès qu’ils ont appris la mort de leur camarade. Ils ont rédigé un
communiqué que voici :

« Nous, retenus du bâtiment 1 du CRA de Vincennes, demandons:

- que des journalistes puissent venir voir les conditions de vie dans le centre

- que les acteurs des violences envers M. Goradia soient punis, car
ils l’ont tabassé à mort.

- que la durée de rétention soit réduite à 20 jours car il y a trop de
violences. Ce n’est pas la peine, 45 jours, ça ne sert à rien

- que la nourriture soit améliorée. On mange très mal alors qu’on n’a
pas demandé à être ici.

- Une partie de la police est très agressive verbalement et fait des
provocations. Ils vont jusqu’à dire des insultes dans le micro. Ils
hurlent et font des gestes obscènes.

On ne négociera pas. On continuera la grève de la faim tant que nos
revendications ne seront pas satisfaites  »

Vendredi 22 août 2014, centre de rétention de Vincennes, au téléphone

Témoignage 1
« Vers 18h, les flics ont dit à Abdelhak qu’il devait aller voir l’infirmière. En fait, c’était faux. Il est sorti de sa chambre, ils l’ont emmené à l’accueil et lui ont mis les menottes. A l’accueil, on entendait des bruits étranges, des bruits bizarres. Les gens qui étaient aux visites [au-dessus de l'accueil] ont tout entendu. Les flics lui ont mis une cagoule, un masque sur la tête. Les flics savaient qu’il allait refuser. Lors de la première expulsion ils lui avaient dit « Vous allez devant le juge ». En fait, ils l’ont emmené à l’aéroport.‌ Il n’était pas d’accord, il a protesté et ils l’ont ramené au centre.
Hier, toute la nuit, on l’a attendu parce qu’on savait qu’il allait refuser. Son cousin a téléphoné, il était inquiet. Et puis ce matin, il nous a rappellés et il nous a dit qu’il était mort. Du coup, on fait la grève de la faim. »

Témoignage 2
« On est stressé parce qu’Abdelhak est mort. Son nom n’était pas affiché sur le tableau des expulsions. Il l’on appelé quand on était en train de faire la prière vers 18h. Dès qu’on a fini, il est descendu soi-disant parce qu’il avait une visite. Dans un local de l’accueil, les flics l’ont frappé.‌ Ils lui ont mis un casque, des menottes aux poignets et lui ont entravé les jambes. Les flics savaient qu’il allait refuser, alors ils ont fait la force avec lui. Ils avaient tenter de l’expulser une première fois le quatrième jour après son arrivée. Il ne savait pas comment ça se passait. Il est parti tout seul, dans une petite voitrure voir le juge et pas dans une camionnette comme habituellement. Déjà les flics l’avaient menotté aux jambes et aux poignets, il a refusé l’expulsion. Dès la première fois, ils ont fait la force, ils avaient la rage contre lui. Ils font n’impporte quoi avec nous ! Même ses affaires sont encore ici, son portefeuille, sa veste…
J’arrive pas à dormir, je stresse. Il dormait sur un matelas par terre, à coté de moi, je voyais sa tête. Et maintenant son matelas est vide, ça me stresse. On était décidé à tout brûler. J’ai vu la dame de l’ASSFAM et j’ai pleuré. On a décidé de faire la grève de la faim. »

Dimanche 24 août 2014, centre de rétention de Vincennes, au téléphone

« On est toujours en grève de la faim. Le commandant n’est pas revenu
nous voir depuis vendredi. La nuit a été calme. Mais les policiers
continuent de nous provoquer. Ils veulent qu’on mange et ils nous
cherchent, ils veulent qu’on craque. D’habitude il y a 2 policiers
dans les parties communes, là ils sont 5 ou 6… »

« On continue la grève de la faim. Il n’y a pas de changements. Les
policiers essaient de nous convaincre de manger.
Dès la première tentative d’expulsion, les policiers avaient scotché
Abdelhak. Ils lui avaient scotché les jambes et menotté les mains dans
le dos. C’est pas normal! Ils l’ont amené comme ça dans l’avion et
c’est le commandant de bord qui a refusé de le prendre, parce qu’il
était complètement ligoté.
On ne demande rien pour nous. On ne veut pas que ça se reproduise.
C’est pas normal. On est des êtres humains. Il y a des policiers qui
nous traitent comme des chiens.  »

Mort d’une personne qu’ils voulaient expulser : la police est gravement mise en cause

Abdelhak Goradia, Algérien de 51 ans, est mort d’«asphyxie» lors de
son transfert vers l’aéroport de Roissy dans un fourgon de police, le
21 août. Ses proches affirment avoir vu des hématomes sur son visage.
«Même à un animal, on ne fait pas ça !» dit son neveu, alors que les
policiers sont suspectés de mauvais traitements et que les
associations s’indignent. Une information judiciaire a été ouverte.

Pourquoi Abdelhak Goradia, 51 ans, est-il mort lors de son transfert
vers l’aéroport de Roissy dans un fourgon de police, jeudi 21 août ?
Ce ressortissant algérien, sous le coup d’un arrêté ministériel
d’expulsion, devait embarquer sur un vol pour l’Algérie jeudi à 21 h
15, à Roissy.

Une source policière a d’abord affirmé à l’AFP vendredi que l’homme,
père d’un enfant français de six ans, était mort « d’une crise
cardiaque ». « En arrivant à Roissy, les policiers se sont aperçus
qu’il était en train de faire un malaise dans le fourgon et, malgré
les secours prodigués, il est décédé », avait déclaré le policier.
Mais dès le lendemain, un porte-parole du parquet de Bobigny,
confirmant une information du Monde, indiquait que « selon les
premiers résultats de l’autopsie, la mort avait été provoquée par une
asphyxie due à une régurgitation gastrique ». Une information
judiciaire pour homicide involontaire contre X… a été ouverte
vendredi.

Contacté lundi, le parquet de Bobigny ne veut désormais plus
communiquer et renvoie vers le cabinet du ministre de l’intérieur.
Dans son communiqué envoyé vendredi, le ministre Bernard Cazeneuve
indique simplement souhaiter « que l’enquête judiciaire permette de
faire toute la lumière sur les circonstances de ce décès dramatique ».

Plusieurs proches de la victime, qui se sont rendus samedi à
l’Institut médicolégal de Paris (XIIe arrondissement), affirment avoir
constaté des hématomes sur son visage. Houari Goradia, l’un de ses
neveux, décrit ainsi « un gros bleu au niveau du nez, un bleu sous
l’œil gauche, des bosses et un creux au niveau du crâne ». « Nous
étions derrière une vitre et il avait un linceul jusqu’aux oreilles
qu’ils ont refusé de retirer », dit Houari Goradia, 37 ans, qui est
apporteur d’affaires à Paris. Selon lui, la sœur et le frère de la
victime, qui habitent en région parisienne, entendent se constituer
partie civile.

Détenu depuis 2011 pour plusieurs escroqueries à la carte bancaire,
Abdelhak Goradia faisait l’objet d’un arrêté ministériel d’expulsion,
notifié le 12 août, au motif d’une « nécessité impérieuse pour la
sécurité publique », selon son avocat. Le même jour, ce quinquagénaire
avait été placé au centre de rétention de Vincennes, à sa sortie de la
maison d’arrêt de Châteaudun. Il aurait déjà fait l’objet de deux
tentatives d’expulsion, dont l’une le 16 août, auxquelles il s’était
opposé. Selon son neveu, le commandant de bord avait refusé de
l’embarquer le 12 août, car il était entravé aux mains et aux jambes.

Ce 21 août, Abdelhak Goradia n’était pas inscrit au tableau des
départs, d’après des retenus du CRA de Vincennes joints par téléphone.
« Ils lui ont dit qu’il avait une visite pour qu’il les suive »,
raconte Mouelhi Adnen, un Tunisien qui partageait la chambre de
l’Algérien au sein du bâtiment 1 du CRA. « Il ne voulait pas partir
car depuis la mort de ses parents, il n’avait plus personne en
Algérie, toute sa famille vivait en France », dit Ivan Drajic, un
retenu serbe au CRA de Vincennes. Arrivé sur le territoire en 1996,
Abdelhak Goradia était le père d’un enfant né en France en 2008. Il
était séparé de la mère.

Vers 19 heures, le jeudi soir, il a appelé son avocat et sa famille
pour les prévenir qu’une escorte allait l’embarquer. Me Sohil
Boudjellal a alors pu parler au chef d’escorte « qui m’a dit qu’il ne
faisait qu’exécuter un ordre ». Puis le portable de l’Algérien n’a
plus répondu. L’avocat et la famille n’ont plus eu de nouvelles
jusqu’à ce qu’ils apprennent sa mort le lendemain matin, après avoir
passé en vain plusieurs coups de fil en Algérie et au CRA de
Vincennes.

« En sortant de la visite au premier étage (au-dessus de l’accueil du
CRA, ndlr), un Chinois a entendu des cris, comme une bagarre, mais il
n’a pas vu ce qui se passait », explique Ivan Drajic. Ce sont cinq
fonctionnaires de la compagnie de transferts, d’escortes et de
protection de la police (Cotep) qui auraient embarqué l’homme. « Comme
il était assez virulent, les policiers de la Cotep se sont mis à
quatre ou cinq pour l’entraver, explique Cédric Caste, du syndicat
Unité Police SGP-FO pour la police aux frontières (PAF) de Roissy. Ils
ont écarté une lame de rasoir. Ils ont protégé sa tête avec un casque
de boxe et l’ont allongé dans le fourgon, entravé aux mains et aux
pieds. »

D’après le syndicaliste policier, ce n’est qu’à l’arrivée à l’unité
d’éloignement de l’aéroport de Roissy, à 19 h 45, que les policiers «
se sont rendu compte qu’il était bleu ». « Les policiers de la PAF de
Roissy ont essayé de le réanimer et ont appelé les secours qui l’ont
entubé par le nez car il avait les voies obstruées. » D’après le
ministère de l’intérieur, l’inspection générale de la police nationale
était sur place « une heure après la constatation du décès ».

Dans un communiqué, l’Association service social familial migrants
(ASSFAM) a souligné que la victime « n’avait jamais fait état de
problèmes de santé depuis son arrivée au centre de rétention ». Me
Boudjellal, l’avocat de la victime, n’a pas encore eu accès au rapport
d’autopsie. « La version de départ est totalement contredite,
remarque-t-il. Il n’est pas mort naturellement mais s’est étouffé
devant les policiers ou sous l’effet de leurs contraintes. Ce qui
suppose des convulsions et une mort atroce. » « Comment peut-on ne pas
porter secours à quelqu’un qui s’asphyxie ? » s’interroge l’avocat. «
Tout ce qu’on sait est qu’il n’est pas mort de mort naturelle, dit
Houari Goradia. On sait comment ça se passe. On attache les pieds et
les mains, on met une muselière sur la bouche, on emploie la manière
forte… Même à un animal, on ne fait pas ça ! »

Deux décès remontant au début des années 2000

Abdelhak Goradia avait été condamné à plusieurs reprises pour des
escroqueries à la carte bancaire. « Avec les récidives, il avait
cumulé neuf ans de prison (du fait de la loi sur les peines planchers
- ndlr), explique son avocat. Il a fait six ans, il avait travaillé et
remboursé les parties civiles. » « Nous savions que la prétendue
suppression de la « double peine » sous Sarkozy était une mauvaise
plaisanterie et qu’elle reste en vigueur sous la présidence de
Hollande », remarque le Réseau éducation sans frontières (RESF).

Un premier recours en référé-liberté avait été rejeté le 20 août par
le tribunal administratif de Paris, qui avait estimé que son expulsion
ne constituait pas une atteinte « manifestement grave » aux libertés
fondamentales. Mais le juge administratif devait se prononcer le 28
août sur un autre recours, cette fois en référé-suspension. Il
s’agissait de déterminer s’il était légal ou non d’expulser le père
d’un enfant français. D’après son neveu, il était confiant : « On
allait le voir tous les jours au CRA : il était en bonne santé, pas en
colère, il pensait qu’il allait sortir. » Son avocat affirme avoir
envoyé en vain trois fax le jeudi soir, au ministère de l’intérieur, à
la direction du centre de rétention ainsi qu’à la préfecture de police
chargée de l’escorte pour leur rappeler cette audience. Mais ce type
de recours n’est pas suspensif en France.

Selon Cédric Caste, le dossier d’Abdelhak Goradia était « plus que
sensible » et suivi de près par la direction centrale de la police aux
frontières, le ministère de l’intérieur et la préfecture de police de
Paris. « C’est la première fois en vingt ans que je vois un arrêté
ministériel au motif d’une nécessité impérieuse de sécurité pour ce
type de profil, remarque Me Boudjellal. D’habitude c’est utilisé pour
des braqueurs ou des terroristes, pas des petits délinquants non
violents. »

En France, les deux derniers cas de décès lors de reconduites
remontent à plus d’une dizaine d’années. Ricardo Barrientos, un
Argentin de 52 ans, était décédé en décembre 2002 à bord de l’avion
qui le ramenait en Argentine, après avoir été maintenu plié en deux
par les policiers sur son siège. Mariame Getu Hagos, un Éthiopien de
24 ans, était lui mort en janvier 2003 suite à l’utilisation de la
même technique policière. Il avait passé vingt minutes maintenu de
force le torse plié, la tête touchant les cuisses, et menotté dans un
siège d’avion à la ceinture serrée.

À la suite de ces deux décès, un manuel, publié par Mediapart en 2009
(lire l’article et l’intégralité du manuel ici), avait été mis à
disposition des 180 agents de l’unité nationale d’éloignement, de
soutien et d’intervention (Unesi), rattachée à la direction centrale
de la police aux frontières. Tout en exposant le cadre législatif des
« éloignements », ce manuel vise surtout à délivrer des « conseils
techniques utiles aux fonctionnaires » afin d’« escorter efficacement
les reconduits aux frontières internationales ». Y sont répertoriés
les moyens de coercition à leur disposition : les menottes textiles ou
métalliques, les bandes velcro et la « ceinture d’immobilisation ».

« Toute forme de bâillonnement est strictement prohibée », précise le
manuel, pour tenter de mettre fin à une pratique employée il y a
quelques années. À l’aide de schémas et de photographies « en
situation », les gestes visant à maintenir la personne expulsée sont
explicités. Comme la « régulation phonique » qui consiste en un
étranglement et dont l’objectif est de « déstabiliser physiquement »
la personne, de « diminuer sa résistance » et de « diminuer ses
capacités à crier ». Les risques sont listés : « détresse ventilatoire
et/ou circulatoire », « défaillance de l’organisme » et « risque vital
».

Des journalistes refusés à l’entrée du CRA en 2012 © Les Inrocks

Pour protester, une vingtaine des retenus du bâtiment 1 du CRA de
Vincennes se sont mis en grève de la faim depuis vendredi. Ouvert en
1995, ce centre est l’un des plus importants de France avec 168 places
réparties en trois ensembles. Dans un communiqué, ils réclament la
possibilité pour des journalistes de « venir voir les conditions de
vie dans le centre » (un accès promis par Manuel Valls en janvier
2014) ainsi qu’une punition pour « les acteurs des violences envers M.
Goradia, car ils l’ont tabassé à mort ». « Une partie de la police est
très agressive verbalement et fait des provocations, affirment-ils.
Ils vont jusqu’à dire des insultes dans le micro. Ils hurlent et font
des gestes obscènes. »

Source : Mediapart

(Colmar) Une personne « détenu » par la police a été tué par un gendarme

Leur titre : « 1 gendarme a tué par balle un détenu pendant son transfèrement dans des circonstances floues »

C’est un homme de 23 ans qui été détenu qui a été tué par balle par un gendarme, mardi après-midi sur l’autoroute A35 près de Colmar, dans des circonstances encore floues, alors qu’il était en cours de transfèrement vers un juge d’instruction.

En détention provisoire à la prison de l’Elsau à Strasbourg, il devait être entendu par un magistrat de Colmar, dans le cadre d’une affaire de vols à main armée commis en mai dans un établissement de restauration rapide de la ville haut-rhinoise.

Le détenu a été touché d’une balle à la tête après l’immobilisation sur la bande d’arrêt d’urgence du véhicule de transfèrement, dans des circonstances qui restent à éclaircir, a précisé à l’AFP le procureur de la République de Colmar Bernard Lebeau, qui s’est rendu sur place.

D’après les premiers éléments, «le détenu a commencé à s’agiter» alors qu’il était transféré sous escorte de la prison de l’Elsau vers le bureau d’un juge d’instruction colmarien.

Un gendarme adjoint volontaire conduisait le véhicule et une gendarme sous-officier se trouvait à côté de lui à l’arrière, a précisé le procureur.

Le conducteur a alors «stoppé le véhicule et à partir de là, on est dans le flou, il semblerait qu’il y a peut-être eu un début de bagarre et un coup de feu est parti», a expliqué le procureur, ajoutant qu’il avait saisi de l’enquête l’inspection technique de la gendarmerie nationale.

Selon une source proche du dossier, le jeune homme aurait tenté de se saisir de l’arme de service de la gendarme.

Une grande tache de sang était visible sur la chaussée à proximité du véhicule, laissant supposer que le coup de feu avait été tiré en dehors de la voiture, selon un journaliste sur place.

Les deux gendarmes qui se trouvaient dans le véhicule, une Clio, ne pésentaient «a priori» pas de blessures, a indiqué le parquet.

Avant sa mise en examen pour vols à main armée, le détenu n’était connu de la justice que pour des méfaits mineurs.*

Source : http://www.liberation.fr/societe/2014/08/26/un-detenu-tue-par-un-gendarme-pres-de-colmar-lors-de-son-transferement_1087344

Tribune libération du 18 aout 2014 du collectif 8 juillet

TRIBUNE

Combien de familles endeuillées, de personnes mutilées attendent que la
justice reconnaisse le tort qui leur a été fait, pour finalement se voir
signifier un non-lieu ou une relaxe ?

Il y a cinq ans, le soir du 8 juillet 2009, à Montreuil, la police nous a tiré
dessus au flash-ball. Nous avons été touchés à l’épaule, à la clavicule, à la
nuque, au front. Joachim, lui, a perdu un œil. La procureure avait requis le
renvoi devant la cour d’assises d’un des trois policiers mis en examen et un
non-lieu pour les deux autres. La juge d’instruction a finalement renvoyé les
trois policiers devant le tribunal correctionnel.
Si ces derniers vont comparaître devant les tribunaux, ce n’est pas la règle.

Combien de familles endeuillées, de personnes mutilées attendent que la
justice reconnaisse le tort qui leur a été fait, pour finalement se voir
signifier un non-lieu ou une relaxe ?

Dans les quartiers, tout le monde connaît une ou plusieurs histoires d’une
famille qui a perdu un fils et qui n’a reçu de la part de la justice que
mépris et humiliation. Combien de personnes mutilées par un tir de flash-ball
ont vu leur agresseur comparaître devant les tribunaux ? Deux sur trente-six,
exactement. Combien parmi elles ont vu leur agresseur condamné ? Une seule.

Le procès qui s’annonce est trop rare pour que la partie civile ne
s’élargisse, au moins symboliquement, aux autres victimes de la police et
laissés-pour-compte de la justice.

Ce que certains appellent la hogra, ce mélange de silence et de déni de
justice qui entoure les crimes policiers, s’élabore à différents niveaux de la
société. Ce sont par exemple les policiers qui produisent de faux témoignages.
La police des polices – Inspection générale des services (IGS), Inspection
générale de la police nationale (IGPN) – et le juge d’instruction qui
enquêtent à décharge des policiers.

Le procureur qui requiert un non-lieu et le juge d’instruction qui le
prononce.

Le préfet qui transforme la victime en coupable à travers un communiqué de
presse mensonger, et les médias qui le relaient sans contre-enquête.

Le maire qui encourage la famille à ne pas manifester et l’enjoint à s’en
remettre à la justice.

L’avocat qui réclame des honoraires ruineux à une famille modeste, et délaisse
le dossier pendant des années.

Tout au long de notre procédure, pendant cinq ans, nous avons rencontré de
nombreuses personnes en prise avec la police et la justice.

A partir de leurs histoires et de la nôtre, nous voudrions montrer comment un
non-lieu s’élabore, mais aussi comment la mobilisation et la médiatisation
autour d’une affaire peuvent influer sur le cours ordinaire de la justice.

La police. Dans notre cas, comme à leur habitude, les policiers mis en cause
et leurs collègues ont menti sur le déroulement des faits. Malheureusement
pour eux, des habitants du quartier ont assisté à la scène. Sous la pression
de la rue et des médias, l’IGS a recueilli leurs témoignages. Tous
contredisent la version des policiers. A partir de là, il devenait très
difficile pour les magistrats de les disculper. Mais, nous le savons, si aucun
témoignage n’était venu contredire les policiers, notre parole contre la leur,
ils l’auraient emporté et nous aurions accusé un non-lieu.

La police des polices. Si elle n’est pas soumise à une forte pression, elle
enquête le plus souvent en faveur des policiers, quand elle ne produit pas des
faux.

On peut citer l’exemple de Wissam, tabassé par une dizaine de policiers le
soir du 31 décembre 2011 à Clermont-Ferrand. Il décède après neuf jours passés
dans le coma. Les photos de Wissam prises juste après les faits vont être
frauduleusement remplacées par des photos prises à la fin de sa période de
coma. Sur ces photos, les traces de coups et de strangulation sont estompées.
La famille s’aperçoit du subterfuge et le signale au juge d’instruction. Quand
le juge se décide à saisir l’ordinateur et l’appareil photo de l’IGPN, il
s’aperçoit qu’ils ont été reformatés.

Les magistrats. En ce qui nous concerne, une fois le scandale retombé, le
second juge d’instruction a discrètement commandé deux expertises techniques
visant à disculper les policiers. Lesdits experts se sont employés à démontrer
que les traces de flash-ball sur nos corps n’en étaient pas. C’est sur cette
base manifestement faussée que le procureur sollicitera un non-lieu pour deux
des policiers mis en examen. Au regard de nos observations, la dernière juge
d’instruction ne suivra pas les conclusions des expertises. Il faudrait faire
l’inventaire des descriptions d’experts, qui mettent en doute les faits et
permettent aux juges de prononcer des non-lieux sous couvert de science.

Les magistrats encore. Une décision de justice est fonction d’un rapport de
force qui est d’emblée en faveur des policiers.

On peut citer l’exemple de Lahoucine, assassiné, le 28 mars 2013, de cinq
balles dans le corps tirées par trois policiers alors qu’il rentrait chez lui.
A sa demande, la famille est reçue par le juge d’instruction qui lui dit :
«N’attendez rien, il y aura un non-lieu. Pour moi, les policiers étaient en
légitime défense car Lahoucine possédait une paire de ciseaux.» Quel rapport
entre un homme avec une paire de ciseaux et trois policiers qui lui tirent
cinq balles dans le corps à bout portant ? Aucun. Rien de commensurable. Mais
sans une forte mobilisation, cette paire de ciseaux suffira à justifier la
mort de Lahoucine.

Les faux témoignages des policiers, les enquêtes à décharge de la police des
polices, les soustractions de preuves, les expertises partisanes ne sont que
quelques exemples de la manière dont l’impunité policière se fabrique et se
perpétue.

Dans notre histoire, si la vérité n’apparaît pas dans les témoignages des
policiers, elle ressort, banale et répugnante, au détour d’une communication
radio entre policiers, enregistrée et portée au dossier. En se rendant sur les
lieux, l’un des policiers dit : «On arrive sur le stand de tir.» Il faut se
répéter deux fois cette phrase pour y croire et mesurer sa violence au regard
des actes qui l’ont accompagnée. «On arrive sur le stand de tir.» Ces quelques
mots révèlent l’état d’esprit dans lequel étaient les policiers le soir du 8
juillet, quand ils nous ont tiré dessus au flash-ball.

A quoi font-ils référence ? A une séance d’entraînement, à un concours
sportif, à un jeu de fête foraine ?

Tout cela à la fois, sûrement. Qu’étions-nous pour les policiers qui nous ont
tiré dessus ? Des silhouettes en carton ? Sauf que les cibles n’étaient pas
dessinées sur nos torses mais sur nos visages. Le gagnant du soir partait
favori. Le policier qui a éborgné Joachim était champion de France de tir. En
plein dans le mille.

Le procès qui s’annonce touche, lui aussi, en plein dans le mille. Il aura
lieu en Seine-Saint-Denis, au tribunal de grande instance de Bobigny. Il nous
permettra de mettre en lumière les violences policières dans les quartiers
populaires, ainsi que le silence et le déni de justice qui les entourent. Il
nous permettra aussi de faire le procès du flash-ball, et de toutes les
nouvelles armes dont la police se dote pour frapper, blesser, mutiler les
corps.

http://collectif8juillet.wordpress.com/

Le COLLECTIF 8 JUILLET

Source :

http://www.liberation.fr/societe/2014/08/18/flash-ball-en-plein-dans-le-mille_1082701

Livre sur les crimes policiers en France, à parraitre et à soutenir :  » Permis de tuer » ( Collectif angle mort/ Edt. syllepse )

L’année 2013 a vu se multiplier les commémorations de la marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983,
initiée en réaction à lamultiplication des crimes racistes et sécuritaires.
Pourtant, trente ans après, les morts dans les commissariats, entre les mains de la police ou sous les balles des forces de l’ordre n’ont pas cessé.
Enfin, l’impunité dont bénéficient les auteurs de ces crimes continue de leur être assurée par la justice.

Ce livre propose une série d’enquêtes, d’analyses et d’entretiens sur des affaires récentes et sur le combat menée par les proches et les familles des victimes pour obtenir la vérité et la justice sur ces morts.
L’ouvrage donne la parole à ces familles et livre une série d’analyses sur le racisme d’État, l’impunité judiciaire dont bénéficient les violences et les crimes policiers.
Il tente également d’offrir des pistes pour s’organiser contre la «présomption de légitime défense » accordée à la police, contre la propagande médiatique,
contre l’oubli qui permet à ces crimes de se reproduire depuis des dizaines d’années contre les habitants des quartiers populaires désignés comme l’ennemi intérieur.

En pleine offensive islamophobe, dans un contexte de montée de l’extrême droite et de radicalisation à droite de l’ensemble du champ politique, ce livre vient apporter un éclairage sur le fonctionnement de la police et de la justice française du point de vue de ceux qui les subissent.
On pourra notamment lire un entretien avec Farid El Yamni, frère de Wissam El Yamni, mort le 1l janvier 2012, à la suite de son interpellation violente par une dizaine de policiers.
Un autre avec Amal Bentounsi, la soeur d’Amine Bentounsi, abattu d’une balle dans le dos le 21 avril 2012, à Noisy-le- Sec.

Amal Bentounsi fait par ailleurs l’objet d’une plainte du ministère de l’intérieur pour diffamation.

Le Parti des Indigènes de la République et la Brigade Anti-Négrophobie livrent pour leur part une analyse du racisme d’État et de la persistance des crimes policiers et des agressions islamophobes dans le contexte actuel.

Nous nous tenons à la disposition des libraires qui souhaitent diffuser ou faire la promotion du livre.

Parution : septembre 2014
Prix : 10 €
Pages : Format : 115 x 190
ISBN : 9782849504277
Code Sodis : S547722
Collection : Arguments et Mouvements
Rayon : Politique
Points forts et mots clés : Police, Justice, Violence

Éditions Syllepse
69 rue des Rigoles
75020 Paris
edition@syllepse.net
www.syllepse.net